Les papiers d’ici et d’ailleurs

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Par Revolver

vermeer la liseuse petitJe travaille depuis 17 ans à la préfecture de Bobigny, je reçois les usagers étrangers qui demandent des papiers. Ils parlent diverses langues – assez peu le français pour certains – mais tous connaissent le mot « papiers ». Je l’entends tous les jours, ce mot « papiers », prononcé avec tous les accents du monde, des intonations qui varient de l’espoir à la colère, empruntant les chemins de l’incompréhension, de la détermination, de la routine, selon le chemin parcouru. Depuis 17 ans, je suis très bien notée par ma hiérarchie. Je suis reconnue par mon professionnalisme et ma capacité d’adaptation aussi bien au public qu’aux logiciels qui se succèdent (ou s’accumulent) pour traiter les demandes. J’ai même été choisie pour assurer les formations internes au dernier outil que le ministère a mis en place pour faciliter notre travail. Bientôt, on aura un module de prise de rendez-vous en ligne pour éviter les files d’attente fébriles qui naissent avant le soleil en hiver devant la préfecture. Voilà qui nous épargnerait bien des gestions de conflits, des crises de nerfs et de larmes derrière et devant le guichet. Et les départs des collègues. Oui, car on ne tient pas longtemps au contact des usagers, surtout ici. On n’est pas à la sous-préfecture de Saint-Flour ici ! Ma hiérarchie pense que c’est grâce à mon sang-froid exceptionnel, mon empathie naturelle et mon calme imperturbable que je reçois les usagers depuis 17 ans toujours avec la même cordialité et le même sourire compréhensif mais ferme. Ma hiérarchie ne comprend pas bien mon refus de changer de poste – d’évoluer comme on dit – mais est bien contente au fond, que je tienne bon. Si elle savait !…

Certes je suis d’un naturel paisible, peu enclin à m’emporter. Ma hiérarchie est loin du compte en s’imaginant que je puise mon énergie en moi. Moi qui délivre des papiers, je trouve ma force dans le papier. Le papier que je hume chez les bouquinistes et les libraires dès que je peux – le soir après le travail, le week-end, même parfois pendant ma pause de déjeuner. Tandis que mes collègues font un saut au centre commercial, je me réfugie « A la librairie », boulevard Lénine. Je plie doucement les couvertures brillantes ou je caresse celles au papier mat. Je feuillette les ouvrages d’un coup de pouce léger sur la tranche pour sentir le petit souffle qui se crée alors. Parfois quand le papier suscite en moi une gourmandise irrésistible, je craque et j’achète le livre. Quand approche l’heure de pointer (entre la librairie et la préfecture, je n’ai besoin que de cinq minutes en me dépêchant à peine), munie de mon petit trésor de papier, je rejoins sur le chemin du retour les collègues avec une paire d’escarpins ou un sac à main en promotion.

Quand j’ai fini ma journée, que je suis rentrée de ma chasse au papier, je peux me consacrer mes travaux d’alchimiste. Mon alchimie à moi, c’est le mariage entre encre et papier. J’écris sur mes carnets. J’en ai de toutes sortes, avec d’élégantes couvertures en cuir tanné coloré, avec des photos d’écrivains célèbres, des grands formats, avec de fines lignes grises, en papier mâché, avec un faible grammage comme du temps où les gens s’écrivaient… Il y a quelques années encore, j’entretenais une correspondance. J’avais plaisir à écrire à mes amies en choisissant un papier à lettre qui combinait à la fois mon humeur du moment et le sentiment amical, affectueux ou intime que j’éprouvais pour chacune d’entre elles. L’enveloppe ne pouvait jurer : elle devait être l’habillage discret mais annonciateur du message. Désormais, les gens n’envoient plus que des courriels, impersonnels, froids, vides. Je relis parfois les lettres de mes amies, en savourant leur écriture, tantôt déliée et épanouie, tantôt rigoureuse et précise. L’attention parfois distraite parfois délicate qu’elles portaient au papier qu’elle m’envoyait me touche encore.

Et puis, il y a les lettres de K. avec ses timbres aux caractères exotiques. La sobriété du papier ne faisait que relever la beauté de son écriture empreinte d’une virilité nette, sans bavure : d’une régularité et d’une assurance !… Sa plume inscrivait sur le papier blanc des mots d’une langue un peu désuète qui fleurait bon le français appris au lycée français. Chaque mot trouvait sa place sur la feuille comme s’il avait toujours été destiné à être écrit ainsi, à cette place précise. K. me racontait sans effusion particulière mais avec une délicieuse précision ses démarches auprès de l’ambassade française pour obtenir sa bourse d’études. Plus qu’un rêve de vie parisienne, il évoquait toutes les portes qui lui seraient ouvertes. Le papier semblait bruire de son ambition. Et je caressais le papier comme si je passais ma main dans les cheveux de K. , malgré les milliers de kilomètres de distance. K. a obtenu sa bourse d’études pour venir à Paris. Ses papiers étaient prêts quand il a été atteint d’une balle perdue. C’est son frère qui me l’a écrit sur un papier froid, un papier de mort. K. lui avait parlé de son « amie française, chère à son cœur » et il avait estimé devoir rendre cet hommage en m’avertissant de sa mort. Plus jamais je n’ai reçu de lettres de K. ni d’aucun homme. Personne n’aurait su transmettre comme lui sa force au papier.

Alors ce matin quand un étudiant du pays de K. est venu pour renouveler son visa, je lui ai demandé avant qu’il ne cède la place à la personne suivante : « Monsieur, vous étudiez les lettres, c’est bien cela ? ». Il m’a regardée, étonné. « Lettres et psychanalyse, madame », a-t-il précisé. « Et vous aimez écrire ? Je veux dire, sur du vrai papier… » Son regard s’est illuminé : « Oui, du vrai papier car lui seul peut absorber notre énergie et la transmettre. » Ses paroles m’ont procuré la même jouissance qu’une odeur de livre ancien, presque la même ivresse que les lettres de K. J’ai alors engrangé assez de paix en moi pour demander les papiers pour les étrangers qui se présenteraient à moi pour les années à venir au guichet de la préfecture de Bobigny.