L’Etablissement Français du Sang : une entreprise qui tourne à sang pour sang

Share Button

par Rouge

Donnez votre sang pour sauver une vie

Donnez votre sang pour sauver une vie

Le don du sang est vital. Un don gratuit, anonyme et fondé sur le volontariat. Mais si le don du sang est gratuit, le sang, lui, a bel et bien un prix, et une grande société administrativement publique en vit : l’Etablissement Français du Sang. Anne, technicienne de laboratoire, lève le rideau (rouge sang) sur une chaîne du don, essentielle et complexe.
Donner et Recevoir

« Sauver des vies », c’est bien ce qui qui justifie le don du sang pour Anne, comme pour près de 98% des Français selon un récent rapport sur l’organisation de la filière du sang. Car chaque année, 1,7 millions de dons récoltés permettent de sauver un million de vies. Pour ce faire, un immense réseau de près de 10 000 personnes (en 2011) sur l’ensemble du territoire français, œuvre tous les jours pour ne pas rompre la chaîne du don.

« On reçoit les poches le lundi, le mardi soir elles sont prêtes à être sorties ». Ainsi se résume le parcours d’une poche : quelques heures, des analyses, une modification du produit selon les besoins, et la poche repart. C’est aussi la mission principale de l’EFS : faire le lien entre un donneur et un receveur.

Côté donneur, une fois le sang récolté et acheminé en frigo dans les locaux de l’EFS, un tube prélevé sur le donneur arrive au laboratoire de QBD « Qualité biologique du don ». Les analyses essentielles sont effectuées sur ce tube. Quant aux poches, elles partent en « décantation ». En effet, « le sang n’est pas transfusé comme ça, explique Anne. Il contient des globules rouges, des plaquettes, des globules blancs et du plasma. Pour une poche de sang (un « culot », soit entre 250 et 300ml de sang) distribuée en hôpital, on retire le plasma, un liquide jaune, pour ne conserver que ce qu’on appelle le CGR « concentré de globules rouges ». Mais il existe aussi des produits sanguins plus spécifiques comme les CPA « concentrés unitaires de plaquettes d’aphérèse (un seul donneur) et même les mélanges de concentrés plaquettaires, qui nécessitent 5 donneurs de sexe masculin. Les poches sont classées dans des salles frigorifiques. On passe à un domaine plus mercantile : la « distribution », qui s’occupe de les sélectionner et d’envoyer du sang auprès des hôpitaux publiques mais aussi les établissements privés demandeurs.

La distribution est soumise à des contraintes temporelles : les plaquettes ne se conservent que 5 jours, les poches de sang 42 jours et le plasma, congelé à -30°, environ une année.

C’est au niveau du receveur, à l’autre bout de la chaîne, qu’intervient Anne. Son rôle : analyser le sang des receveurs (les patients en besoin de produits sanguins) afin de déterminer le produit qui correspond à leurs anticorps, groupes etc. « On sélectionne les poches en fonction des malades : groupe sanguin, phénotype Rhésus, recherche d’anticorps. Il faut toujours trouver le sang compatible. » Ainsi, le service de distribution pourra répondre à la demande en puisant dans son stock.

50 Nuances de sang : inégalités plurielles

Mais l’égalité n’est jamais parfaite pour le sang : les groupes sanguins ne sont pas présents à quantité identique dans une population distincte, d’où une certaine disparité dans les stocks de l’EFS. Dans le nord, on trouve ainsi d’avantage de groupe A et O, à raison de 40% et 40%, alors que dans certains pays, les groupes B et AB prédominent nettement. Certains sangs sont aussi très rares et prisés (notamment celui des donneurs universels O-).

Ces contraintes intrinsèques au produit sanguin font écho à d’autres inégalités face auxquelles l’EFS doit agir et réagir. En effet, sur l’ensemble du territoire français, certaines régions sont plus fréquemment déficitaires en matière de sang : l’offre et la demande ne sont pas équilibrés, car le nombre de donneurs est trop faible pour les satisfaire. Mais « quand il est question d’urgence vitale, la rupture de stock n’est pas possible : on trouve toujours » dit Anne avec conviction. Pour certains établissement, et dans certaines régions, on fait appel aux autres établissement alentours pour combler le vide et satisfaire à la demande. Les EFS excédentaires redistribuent ainsi aux EFS en manque. Un seul but : l’autosuffisance. Réussir à gérer de manière optimale le sang sur l’ensemble du territoire. Ces inégalités en matière de ressources sanguines se reflètent aussi dans la gestion et les moyens de chaque établissement au niveau régional et d’une organisation à l’origine assez peu centralisée : celle de la grande entreprise de l’EFS.

L’EFS joue d’un statut particulier : c’est à la fois une entreprise « publique administrativement, mais à caractère industriel et commercial ». Ses employés ne sont pas considérés comme des fonctionnaires. C’est aussi une grande entreprise qui a beaucoup évolué, du fait des avancées technologiques, mais aussi dans son fonctionnement interne de plus en plus centralisé et géré par l’EFS Paris. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’entrepreneuriat au niveau des directions n’en est pas exempt.

En 1977, lorsqu’Anne est entrée dans ce qui à l’époque s’appelait encore Centre de Transfusion Sanguine, tout le matériel utilisé était en verre, et devait donc être stérilisé après chaque utilisation. Ce n’est plus le cas à présent : « on utilise du matériel jetable, et de nombreuses machines. Certains tests sont même totalement automatisés : le HIV, le taux d’HBS et les groupages sanguins sont déterminés par des machines. » Chaque centre gère encore, néanmoins, pour l’heure, ses locaux et ses machines, ce qui crée des inégalités, selon la ligne de conduite des directeurs et les moyens financiers dont il dispose.

Le scandale du Sang contaminé est révélateur de ces inégalités et de la différence de traitement et de réaction selon ce que l’on appelait à l’époque les Centres de Transfusion et la population des donneurs ainsi que leur spécificité. « Nous ne savions pas, ce qu’il en était, raconte Anne. Mais nous avons eu la « chance » d’avoir une population, à l’époque, avec peu de risques de transmission. Et comme chaque établissement était géré selon une direction particulière et que notre directeur s’était rendu aux États-Unis pour s’informer des dernières trouvailles, nous avons eu accès assez rapidement à des tests efficaces pour déceler le VIH et limiter la catastrophe sanitaire. »

Du sang à tout prix
Une goutte au pied du sapin ?

Une goutte au pied du sapin ?

Mais à présent, l’on essaye de diminuer ces inégalités, même si elles existent toujours en faisant appel notamment à des innovations techniques. La machinerie et les technologies de pointe font néanmoins débat, dans la mesure où tous les centres ne s’équipent pas de la même manière : les illuminateurs de plaquette, qui permettent de dépister certaines maladies rares tropicales comme le Chikungunya, par exemple, ne sont pas présents dans tous les EFS. Néanmoins, la récente centralisation de la direction de l’EFS, au détriment d’un système qui fonctionnait auparavant davantage comme une Fédération, sur Paris, et la redistribution partielle des bénéfices qui mène à la création de zones et non plus de régions tendrait à équilibrer ce rapport, en fixant des moyens plus équilibrés entre les centres.

Des bénéfices ? Pour une entreprise publique. C’est que le sang se paye, légalement. Le sang ? Pas tout à fait : l’ensemble des analyses et des transformations ainsi que sa sélection par l’EFS pour le besoin vital des patients en font un « cadeau rare et précieux », comme le met en avant la publicité actuelle de l’EFS.  » L’Etablissement Français du Sang se finance grâce au don du sang », car le sang est en quelques sortes un médicament (même si le rapport Veran ne le considère pas ainsi) comme un autre. C’est du moins un produit de consommation, essentiel au bon fonctionnement des soins et pratiques hospitalières. Ce que nous donnent les donneurs est gratuit, certes, mais la série d’analyses effectuées et la raréfaction du produit car le nombre de donneurs stagne voire diminue en font un produit rare et payant. » Les hôpitaux de France et de Navarre se font donc facturer le sang et les prix peuvent monter très haut. « On raconte qu’envoyer 2 unités de plaquettes, soit environ 600 mL en Guadeloupe, par avion, coûterait 3000€ ». Mais rappelons que les plaquettes ne sont valables que 5 jours…

 Et qu’il est une chose qui n’a pas de prix : la vie, et si donner son sang peut aider à la réparer, malgré les imperfections et les erreurs humaines du moins fortement limitées par une organisation particulièrement cadrée, qui connaît néanmoins encore des inégalités importantes à combler pour assurer son autosuffisance, là est l’essentiel : à corps et à sang, faire battre les cœurs et rougir les peaux. Donner la vie, heure par heure et jour après jour.

Sources complémentaires :

Rapport Veran : Filière du Sang en France (juillet 2013)

Site internet de l’Etablissement Français du Sang

Le parfum fait encore frissonner sa narine... Une com' détournée intelligente

Le parfum fait encore frissonner sa narine… Une com’ détournée intelligente