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par Rouge

Chronologie intime d’une vie dans la creux d’une main.
Les lignes d'une vie dans une main

Les lignes d’une vie dans une main

Presque rien. Une sorte de picot d’aiguille tout au bout des phalanges. C’était comme un effleurement continu, qui s’intensifiait de plus en plus, avec en arrière-plan, la symphonie des battements du cœur dans le berceau de son thorax. Il s’était dit que ça passerait, cette gêne dans la main, qu’il y aurait bien un moment où le mal s’apaiserait, où cette vague s’aplanirait. Mais cela faisait un moment que ça le poursuivait. Il essayait de penser à autre chose, d’échapper un temps au mal. Trop persistant.

Ses mains étaient à vif : le bout de chaque doigt gonflait, rougissait doucement. Il était là et il regardait, étonné un peu, ce corps si étrange qu’il n’écoutait plus depuis longtemps. Sentir la douleur qu’on ne pouvait apprivoiser, et qui entrait par les mains, en lui.

Des mains usées, mais presques délicates. Il n’avait pas de ces mains d’hommes qui ressemblent à des paluches énormes, avides, voraces de manger le monde. Ses mains étaient petites, presque frèles. Des mains humbles qui ne s’exposaient jamais à de grands gestes. Le théâtre aux comédiens, lui, on ne la lui faisait pas. C’étaient de belles mains d’hommes qui ne s’en vantaient pas. Pas trop délicates, sans la nacre trop blanche de l’artiste ou de certaines femmes. Des mains magnifiques, mais où le poids des années, le fardeau d’un temps trop lourd avaient insinué des milliers de légers sillons comme la signature divine. Irrité par ce corps qui, ce matin, ne l’écoutait pas, Il retira son alliance. Hagard, il l’observa l’alliance d’or.

Cela faisait bien vingt-cinq ans qu’il la portait, cette alliance ! Vingt-cinq ans qu’il avait décidé de demander, puis de donner, un jour de septembre, sa main à Emma, la femme au regard trop sombre et au rire trop facile qu’il avait rencontré un jour au détour d’une allée. Pas loin d’ici. Elle s’était perdue rue de Rivoli, et il lui avait indiqué la voie. Elle l’avait regardé avec cet étrange mélange d’étonnement naïf et d’autre chose, presque de l’audace, et il n’avait pas pu la laisser, et vite il s’était créé entre eux un lien unique, déroutant, et qui l’avait fait dévier de son chemin, de sa vie de dilettante inconséquent. La trace de l’anneau s’était quasiment insinué dans sa chair, et il sentait déjà la sensation du manque et du vide. L’absence. Emma, il l’avait tant…, il l’aimait tant. Même s’il ne savait plus vraiment aujourd’hui, tous les jours de sa vie, s’il pouvait s’accrocher à elle, s’il était vraiment possible de s’accrocher à un autre être que soi-même. Si ce n’était pas se tromper toujours parce qu’il était seul. Il se sentait si seul, même quand elle était là. Au début, lorsqu’il l’avait rencontrée, jeune, insouciant, menant sa vie brinquebalante, bien sûr, ç’avait été différent. Une sorte d’évidence éclatante qui les faisait quelquefois quitter le monde des vivants, pour ne rejoindre que leur propre étoile. Quatre mains qui s’étaient rencontrées et effleurées avec une douceur infinie. Et ses mains à elle, c’était comme si elles le rendait plus beau, fort, juste de le toucher, même s’il ne lui avouait jamais, par orgueil.

Pour elle, pour Emma, il avait pris sa vie à bras le corps. Il avait mis les mains dans le cambouis, et tout avait changé. Il avait voulu pour elle une belle vie. Alors il avait économisé les petites pièces pour en avoir de grandes. La maison et les rires d’enfants pour la remplir. Ç’avait été sa grande œuvre. L’œuvre… Et elle était aussi belle que les peintures des grands artistes, elle avait bien plus de prix à ses yeux. Il n’avait pas mis la main à la patte, il n’avait pas effleuré les choses pour créer une ouvrage morte sur un papier rugueux. Un dessin qui n’aurait d’humain que la mimésis ou la ressemblance avec le réel.

Lui, il avait sculpté dans le réel même, il avait créé des vies acceptables pour ceux qu’il aimait, et c’était la plus belle chose qu’il pouvait leur offrir, quand bien même la souffrance des gestes répétitifs se gravait dans sa chair bien plus insidieusement que sur les pages des livres de ces écrivailleurs inutiles. Il s’était donné en entier, parce qu’Emma le valait, que pour elle, il n’y avait plus à se protéger et conserver cette distance qu’il avait avec les autres d’avant, celles qu’il n’aimait pas vraiment, pas tout à fait. La demi-mesure n’était plus acceptable. Quand il la touchait, ce n’était pas seulement effleurer sa peau, il y avait autre chose, plus profond. Un accord des abysses et une guerre sourde aussi quand il posait sa main sur elle. Emma. Il aimait tant son nom. Il aurait plongé ses mains dans le soufre pour elle. Et elle aussi s’était donnée, simplement, et il n’y avait plus rien eu, plus de conventions sociales ou de morale, tant qu’ils s’acceptaient et qu’ils s’aimaient.

Penser à Emma lui fit presque oublier le pic aigu de chaleur et de froid qui parcourait maintenant son poignet usé par les années d’usine. Oh, il ne regrettait rien du don qu’il avait fait à Emma, de ce don total de chair et de parcelles de vie, parce qu’il savait bien, que là où il la plaçait, ce sacrifice la valait, et qu’elle faisait de même pour lui, à sa manière, une peu différente. Les autres ne pouvaient pas comprendre vraiment, de toute façon, cette force que lui avait donné Emma, de passer au-delà du mal et de la douleur, de la monotonie des jours, de la tristesse des heures lancinantes qui le saignaient dans ce monde de l’usine, gris et terne, où il n’était après tout que le matricule M13516. Il s’était acharné, il avait travaillé d’arrache-pied. Toute la journée, à la chaîne, il fabriquait des filtres. Toute la journée, il répétait ce mouvement du poignet qui rattachait, avec des relents de colle, le filtre en papier au tube plastifié. D’Emma, il n’en parlait jamais. Entre les ouvriers, c’était une sorte de convention, l’on ne parlait pas de ces choses, là. Des femmes en général, oui, mais de la sienne, jamais, ou alors avec beaucoup de pudeur. La souffrance de n’être qu’un exécutant leur pesait, alors les blagues potaches fusaient, celles qui faisaient un peu oublier ce monde trop gris, dont jamais ils ne pourraient s’extraire, comme si d’y être entré, c’était comme d’entrer dans la vie : il fallait simplement en payer le prix, et la mort était le tarif final de l’addition. Avec les années, on l’avait ménagé un peu, l’arthrose était venue, mais ça n’y changeait rien.

Le mal remontait doucement. Il sentait les muscles de son bras se crisper. Des frissons parcouraient son épaule. René serrait les dents. Une sorte de rage contre lui-même, contre ce corps qu’il sentait lui échapper s’emparait de lui, vive, profonde.

Mais que lui importait au fond ? Il y avait bien longtemps qu’il avait perdu la main sur son destin. C’était pour Emma qu’il luttait, qu’il voulait que tout soit beau, et après Emma il y avait Aurore, la fille d’Emma, sa fille. Celle de l’amour-sans-mot, brillant comme la lumière du soleil, un soleil humain et qui n’éclairait que lui, à chaque fois qu’elle le regardait. Il avait voulu la guider dans la vie, lui laisser tous les choix que lui n’avait pas eus. Mais il était malhabile, il le sentait souvent… Il ne savait pas s’y prendre avec Aurore, pas trop comment faire pour être un bon père pour cette petite fille. Lui apprendre le football, il aurait bien aimé, mais là, c’était elle qui se montrait maladroite… Il voulait le mieux, pour elle, mais quel « mieux » ? Il s’était un peu perdu en l’aimant trop fort, d’un amour presque silencieux, parce que l’amour entre un père et sa fille, ça ne se dit jamais vraiment mais ça bat plus fort d’être tu.

Mais pour Emma, pour Aurore, il avait bâti une maison, avec une chambre d’enfant rose, et fleurie pour Aurore, et Emma y avait accroché ses tableaux, avec des perspectives bancales, et tous les travers de sa maladresse de néophyte, mais qui, lui, le touchaient parce que c’était Emma, vraiment Emma. Lui, la semaine, il travaillait, et puis le dimanche, il s’évertuait à manier la bêche sur la terre aride du petit lopin qu’il avait réussi à obtenir du côté d’Asnières-sur-Seine.

Passage de la Main d'or, arrivée.

Passage de la Main d’or, arrivée.

Ah, cette douleur ! Mais qu’est-ce qui le prenait ! D’où cela venait ? Une inquiétude, une urgence le frappaient soudain. Maintenant qu’elle avait remonté jusqu’à l’épaule, l’insinuante, la vile, il sentait tout son bras se glacer. Doucement, il essaya de bouger son coude. Tout lui paraissait bien trop lourd. Sa main n’était plus qu’une chape de plomb. Il poursuivit un temps son chemin au fil de la rue du Faubourg Saint-Antoine. Une rue ? Plutôt un grand boulevard : c’est bien Paris, ça, toujours à voir les choses en trop grand, comme si la vie c’était un grand spectacle à mettre en scène… Tout valait mieux que de ruminer son mal. Avancer vers le lieu de rendez-vous. Ah Paris, il l’avait aimé aussi, en avait égrainé les abysses, un peu, alors qu’il était encore jeune et insouciant, et qu’il ne connaissait pas Emma…

René est tombé.

René est tombé.

A l’angle du passage de la Main d’Or et de la rue du Faubourg Saint-Antoine, René est tombé. Il a regardé un peu autour de lui, et seul, terriblement seul, immobile dans ce Paris qui grouille, René a senti un peu de la chaleur de la vie se retirer doucement, et trop vite pour qu’il puisse la capter et la retenir contre son cœur qui déjà s’emballait comme s’il voulait lutter contre le tout dernier souffle, la dernière bataille et qu’il ne fallait pas céder trop vite, ne surtout pas s’échapper d’ici en laissant la vie abandonné, désespéré et seul.

Et juste dans un éclat de la lumière du soleil printanier qui donnait à Paris ce vernis étourdissant et enivrant, il a senti au creux de sa paume, une main, frêle, presque une main d’enfant. Une main tenant la sienne. Une main qui irradiait, qui le réchauffait de l’intérieur et faisait résonner en lui un écho. Il s’apaisa. Maintenant, il pourrait partir vers.

Main contre main

Main contre main