La mathématique des prénoms

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Par Revolver

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Et pour le prénom, vous prenez la formule traditionnelle ou la formule du jour?

La mention au baccalauréat, fonction du prénom du candidat, un marronnier du mois de juin bien connu. Pour le cru 2014, on aura félicité les Thomas et Marie pour leur mention très bien au bac général, mais aussi pour la même mention, notons-le parmi les bacheliers professionnels, les Kevin (juste derrière les Nicolas). Et d’analyser ces statistiques récurrentes et pour ainsi immuables comme le fidèle reflet du niveau socio-culturel des élèves. En effet, un prénom connote un milieu social, révèle des origines étrangères – excluons d’emblée les Dylan et les Enzo qui n’ont d’américain que les séries télévisées ou d’italien que la coupe de cheveux – mais, moins ironiquement, dit une partie de l’histoire de celui qui le porte. Quelle est donc la formule du choix des prénoms?

Transmission d’un bien symbolique par excellence : les prénoms

L’expression est empruntée à un historien démographe, Jean-Claude Sangoï, qui a publié dans les années 1980 une étude sur le sujet sur une région et une période donnée (le Bas-Quercy entre 1750-1872). Une étude pas toute récente sur une époque lointaine donc mais qui donne des repères intéressants. L’historien relève que le nom reçu lors du baptême dans la quasi-totalité des pays chrétiens depuis le XVIe siècle jusqu’à sa période d’étude est celui du parrain ou de la marraine. Ce lien marque ainsi une parenté spirituelle. Dans les familles les plus aisées, le choix du prénom consacre une alliance entre deux lignées, ce qui explique les prénoms composés, la première partie étant héritée de la branche paternelle, la seconde de la famille maternelle (ou vice-versa). Le prénom composé s’impose comme classificateur social. On constate qu’à notre époque si la volonté de consolider des alliances entre deux grandes familles a quasiment disparu, le prénom composé (on ne parle pas de Lily-Rose mais plutôt de Charles-Edouard)  conserve une connotation aristocratique.

Mythe de l’auto-création

A l’opposé de la tradition très codifiée de transmission du prénom du parrain ou de la marraine, il y a la pratique contemporaine et débridée de la création de toutes pièces d’un prénom. Comme on invente une marque, on imagine un prénom pour cet enfant « si unique » qu’est le sien. Les ressorts de l’invention de ces prénoms sans ancrage dans le patrimoine familial ou culturel sont aussi symptomatiques d’une idéologie que révélateurs de l’éradication de repères communs à un collectif.

De quelle idéologie parle-t-on ? L’individu se crée tout seul, ex nihilo, indépendamment de l’éducation qu’il a reçue – ramenée à un ensemble de préjugés et de stéréotypes à dépasser – en faisant tabula rasa de l’histoire de ses aïeux qu’ils soient ses ascendants ou plus globalement ceux qui dans son pays, sa culture, ont existé avant lui. D’ailleurs, puisque l’on ne naît pas femme, on le devient si on le veut bien, pas de raison que l’on recycle le prénom de la grand-mère ou d’un saint du calendrier.

Une circulaire du 11 novembre 2011 précise pourtant que «  la liberté du choix du prénom par les parents connaît certaines limites :

– l’intérêt de l’enfant. Les parents ne peuvent choisir un ou des prénoms qui, seuls ou associés au nom de famille, seraient manifestement contraires à l’intérêt de l’enfant. Tel pourrait être le cas, par exemple, sous réserve de l’appréciation des juridictions, des prénoms ayant une apparence ou une consonance ridicule, péjorative ou grossière, ceux difficiles à porter en raison de leur complexité ou de la référence à un personnage déconsidéré dans l’histoire, ou encore de vocables de pure fantaisie »

Dans les néologismes de prénoms (ou devrait-on dire les barbarismes ?) empruntons les termes juridiques réputés impartiaux : « les vocables de pure fantaisie » se sont allègrement multipliés. Quelques témoignages glanés sur internet :

Et le suivant ils l'appelleront Papi (Papi & Illon).

Et le suivant ils l’appelleront Papi (Papi & Illon).

Le fruit de l'amour et du hasard

Le fruit de l’amour et du hasard

 

Les héros d’une époque : de Marilyn à Kelly et jusqu’à Anakin

Au-delà de la croyance que l’individu peut exister hors-sol, on observe un rejet des repères collectifs traditionnels. Ou peut-être assiste-t-on à la création de nouvelles références liées à l’hyper-immédiateté de la série télévisée à succès du moment par exemple. En témoignent la vague de Kelly avec la diffusion du feuilleton Santa Barbara dans les années 80 et la déferlante de Dylan avec Bervely Hills dans la décennie suivante. L’américanisation des prénoms marque aussi de façon plus générale une vampirisation de la culture populaire par le divertissement bon marché de masse qui s’est accéléré depuis une trentaine d’années. Même les prénoms qui pourraient bénéficier d’une ambigüité salvatrice n’en réchappe pas : ainsi un professeur de français raconte qu’en faisant l’appel à la rentrée dans une classe de 6e, il avait commis la maladresse – l’impudence –  d’appeler un élève Jason à la manière du héros de l’antiquité grecque avant de faire rabrouer par une classe hilare : « Monsieur, c’est « Djézonne » !!! »

marilyn-monroeLes prénoms à la mode, qu’elle que soit l’époque, racontent la mythologie du moment. Combien de femmes nées en France (et ailleurs !) à partir des années 60 et surtout 70 s’appellent Marilyn en hommage à l’icône glamour du cinéma américain ? Il est intéressant de constater l’apparition du prénom Anakin depuis 2000 : l’attribution du héros de La Guerre des étoiles reste marginale (le pic est à 28 enfants en 2010 en France) mais on franchit un pas de plus. On ne se contente pas de donner des prénoms de personnages fictifs (Brandon comme dans Beverly Hills) ou des pseudonymes artistiques (Marilyn, Johnny), on attribue un nom inventé – insistons : qui n’a jamais existé dans la réalité – de personnage de fiction. Bref, on se fait plaisir en prolongeant les jeux d’enfants : « On dirait que moi je serais Anakin et toi, la princesse Leia. » Les références ne s’ancrent plus dans l’histoire familiale ou dans la transmission d’une culture ancienne mais dans les narrations qui ont peuplé l’univers d’adolescents devenus parents mais pas tout à fait adultes.

Plus  qu’auparavant peut-être, les prénoms constituent un marqueur social très net, presque indiscret. Cela s’explique par le quorum finalement très réduit auquel les parents s’astreignaient jadis car en dépit des plus de trois cents possibilités laissées par le calendrier, les mêmes prénoms étaient retenus. L’état civil se montrait par ailleurs beaucoup plus exigeant. Pour les parents de ce début de XXIe siècle, le choix d’un prénom traditionnel – jugé ringard il n’y a pas si longtemps – constitue presque un acte de transgression mais aussi à la fois d’identification. Transgression par rapport à l’idéologie en vogue de la construction de son identité par l’individu lui-même. Reconnaissance et identification par rapport à ses pairs au sein de la société. Alors oui, Thomas et Marie ont de beaux jours devant eux pour décrocher les mentions très bien au bac et au-delà, c’est sociologique. C’est mathématique.


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