Musique : art des mains, art d’aimer

Share Button

par Rouge

Un corps et une musique

Un corps et une musique

Musique : (def.) art impossible à écrire, mais plus beau d’être humain, d’être entre des mains.

 « De la musique avant toute chose » ? Non, des mains : les mains originelles de l’Art

Petit plaisir : donnons tort à Paul Verlaine. Parce que la musique n’existerait pas sans son artisan, qu’il soit poète (et l’étymologie du nom poète nous invite d’ailleurs à le certifier) ou pure musicien, artisan qui travaille de son instrument. A l’origine, il y a les mains, qui luttent avec le papier et les mots; qui éraflent le blanc de la page de la sombre encre de leurs âme, pour partager la musique intime de leur voix. Parce que lire un texte, c’est toujours entendre la voix de celui qui l’a écrit, du moins c’est l’expérience que je fais à chaque fois que je lis une ligne de ces auteurs que je classe dans « Grands ». Parce qu’ils réussissent à ne pas perdre la main, qu’ils savent me mener où ils le souhaitent, et s’emparent à bras le corps du langage, le maîtrisent, le domptent quand bien même il leur échappe et qu’il vit par lui-même. Il est des voix qui me sont familières, et certains auteurs se reconnaissent au mot. Mais des écrivains, le lien avec les mains est ténu, et se perd de n’être pas immédiat : en musique, l’instantanéité du processus de création du musicien à partir d’une partition place le musicien au cœur d’une magie fascinante.

Mon premier concert de musique classique : performance d’humain, de mains, d’Art

Il en faut bien un premier. Et quel premier ! Mon premier concert de musique classique eut lieu l’an dernier, dans le luxe et l’opulence du parc de Bagatelle, un samedi soir. Ce fut tout à fait charmant, de nombreux petits fours à déguster, exquis, du champagne à boire à profusion (et gratuitement), et une masse de nobles bourgeois parisiens, de gens influents et mécènes qui parlaient un langage qui m’était inconnu, une sorte de baragouin mélange de l’Express pour le fond et du Figaro Madame pour la forme, et ô combien fascinant pour la provinciale que je reste. Évidemment, j’y détonais. Avec les converse turquoises que j’avais eu la douce folie d’enfiler, avec mon jupon blanc qui flottait, si éloigné du tailleur trois pièces qu’arboraient toutes ces dames élégantes. J’avais cependant, comme ces dames aux bijoux plus proéminents encore que leur brushing surgonflé, mon invitation à gommette rouge, soit ma place au premier rang. Pour le peu que je pus en voir, les femmes caquetaient et les hommes, à la manière d’éminents sages, les laissaient faire, approuvant de la tête, quelquefois pour ne pas arrêter net les conversations de ces poules parfaitement bien serties, et liftées. Le bilan général de l’Assemblée fut le suivant : « fôôôrmidâââble ». Pas davantage de réflexion : il fallait continuer la passionnante conversation sur la fortune de Monsieur mon fils (« vous saviez qu’il vivait maintenant en Suisse, à Genève ? Oui, il s’y est installé avec sa compagne, c’est bien plus commode »).

C’était un jeune pianiste, frêle et timide, une vingtaine d’années, et qui ne semblait avoir passé sa vie qu’en prodige des touches du piano. Sur la scène, ou dans la foule lors du cocktail (je n’osais faire sa rencontre, et il ne parlait qu’anglais, mais il était aussi perdu dans la foule que moi), il était mal à l’aise. Mais dès qu’il était assis devant le piano, de malhabile, il devenait charmant, fasciné et fascinant. Passionné et emporté comme seule la jeunesse peut l’être (il nous fit pas moins de quatre retours sur scène pour répondre au feu des applaudissements…)

Mais quand il jouait, pour moi qui n’y comprends rien à la musique classique, l’inculte de la salle, qui n’y connais toujours rien de la différence entre Schumann et Chopin, c’était beau. Les mains sur le clavier, et cette maîtrise de la force et de la douceur, des doigts sur les touches qui tantôt avec délicatesse, tantôt presque brutalement, se heurtaient à la blancheur de nacre du piano.

Autre chose se jouait : ce n’était pas simplement l’interprétation de la partition, parfaite, c’était la création, la réécriture des mains, différente à chaque nouvelle performance. Et l’on sentait encore trop le travail, l’expertise des heures passées à lutter contre le piano, dans une sorte de jeu de séduction, de guerre pour créer et non plus simplement interpréter. Parce que ces mains n’avaient rien vécu, qu’elles n’avaient pas les rides du temps qui passe, qu’elles n’avaient touché que de froides touches de l’objet féminisé qu’est le piano, et vécu si peu… Comme si elles n’avaient pas encore achevé leur apprentissage, pas encore assez de vécu pour dire tout à fait Chopin, qu’elles le savaient sur le bout des doigts, mais que ces mains ne le sentaient pas. Le tactile de cette musique, voilà ce qui était en jeu, comme une sensualité partagée avec le public, et qui le rendait beau, d’être humain et de vouloir tendre son art toujours plus haut, élever la perfection de ses mains. Et malgré leur difficulté à dire tout cela, ce sont les grands écrivains qui parlent encore le mieux du rapport entre musique et main.

Écrire les mains pour faire entendre l’humain de la musique : Proust, Aragon, Sandor Marai

De ses mains, il aime sa muse. Sans hic, mimétique, pourtant il mime sans éthique. Sa mie s’use, mais il l’amuse… Jeu d’écho, la main et la musique, la chair et l’harmonie ? Écrire sur la musique, de nombreux écrivains s’y sont heurtés, c’est toujours écrire l’absolu. On n’y arrive jamais tout à fait, pas en entier… Alors les écrivains parlent du corps, et dans l’humain, ils traduisent les effets de l’Art sans tout à fait réussir ; dans cette parole qui n’est que « chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours quand on voudrait attendrir les étoiles », ils conquierent cet art de l’éphémère, du son et de ce qu’il produit.

Allez, je l’avoue… cela fait partie de mes quelques marottes : je ne peux m’empêcher d’être fascinée, toujours, par cet accord, celui de la musique, des mains, souvent des mots et de l’amour qui ne se dit jamais vraiment par les mots, toujours par une musique intime. Cette sorte de pacte avec le diable (car la passion, l’Art n’est-il pas toujours une réécriture de Faust?) Un art raisonnable, celui qui prend soin de votre vie, qui vous permet de vivre de manière décente ? Il est des moments où je me dis que cela ne se peut pas, qu’il faut vivre en déséquilibre total pour réussir à écrire, comme ce musicien, emporté par la beauté des notes mais atterré, accroché profondément à la terre par les limites de ses os et de sa chair, de l’absence de vécu qui le limite à une perfection formelle imparfaite, sans réussir à insuffler suffisamment sa vie dans l’art. Lui le sait pertinemment, qu’une fois engagé on s’y donnera en entier, et que l’on préférera brûler dans les flammes de l’enfer plutôt que de renoncer et vivre raisonnablement.

Et j’ai, en musique littéraire, une trinité, dont l’un des membres fut découvert récemment, que je m’en veux d’ailleurs de ne pas avoir découvert avant, Sandor Marai. Qui dit musique en littérature ne peut pas passer à côté de la sonate de Vinteuil avec sa « petite phrase » qui cristallise l’amour de Swann pour cette pimbêche d’Odette, comme si c’était au fond la musique qui créait le lien, qui était à l’origine de l’amour. Mais Marcel Proust, dans La Recherche, fait le choix de ne pas vraiment aborder le corps en rapport avec cette musique, même si la passion, la pulsion musicale de l’esthète Swann traduit aussi un élan de sensualité à la fois détourné et cristallisé de son but magnifié, Odette.

La démarche de Louis Aragon est autre : presque comme si la main, fragmentaire, traduisait la grandeur de la musique et sa petitesse aussi. Car avec humilité, la musique n’est l’œuvre que d’une main. Mais quelle œuvre ! Une œuvre qui cristallise l’amour d’Aurélien et de Bérénice, le seul moment d’un possible dans le marasme de l’impossibilité du couple et de la désunion des idées, du monde. L’union des battements de cœur, du rythme primitif et physiologique, seule issue. Le ragtime endiablé de Tommy le drummer, dans Aurélien, c’est la rencontre de deux êtres et leur fusion dans un même rythme, où eux-mêmes ne sont plus que des mains :

« il n’avait pas réfléchi, il avait posé sans voir sa main sur la table, et sous sa paume et dans ses doigts il emprisonnait une petite main dont il n’avait que deviné la présence, et qui voulait se retirer mais qu’il retint longuement […] Elle dut avoir peur, Aurélien sentit qu’elle avait peur, il ne lâcha pas la main prisonnière. Il entendit une voix bouleversée […] Et il sentit l’insensé de sa conduite, et il voulut relâcher la main, et il ne le put pas […] Aurélien comprit à un moment donné que la main se résignait, ne s’abandonnait pas mais se résignait. […] Le bruit fantastique, entêtant, enflé, les enveloppait dans des sentiments divers. Elle, avec cette peur inexplicable de la soudaineté, cette crainte d’un geste qui aurait rendu impossible son immobilité. Et lui déjà prêt à ne pas supporter l’échec, le refus, l’affront. […] Il la maudit, attrapa le sac, manqua renverser deux verres, le passa à Mme Barbentane. Il n’avait pas lâché la main de Bérénice […] seuls, dans une solitude de forêt, ils demeuraient assis tous les deux, et tremblants. »

Les paroles sont évanouies par la musique, et les corps des personnages ne sont plus perceptibles que de manière fragmentaire (leurs mains). Il semble alors que la musique investisse le devant de la scène, mais c’est précisément à ce moment que se déroule une autre performance : le contact des deux personnages.

Et puis, Sandor Marai, sublime, dans La Soeur, qui fait le portrait d’un compositeur malade, pour lequel la musique s’est totalement substituée à l’amour charnel, et où l’écho du monde en guerre fait résonner un air étrange en contrepoint. Un silence, quelquefois. Et la paralysie de la main, tragédie acceptée, presque fantastique à la manière du handicap du roi Pêcheur de la quête du Graal. La certitude d’interpréter pour la dernière fois, de ne plus vivre pour l’art, qui n’était qu’un moyen détourné de vivre au fond, même si elle transporte…

Alors, la musique, art divin parmi les arts ? Mais il y a la main, la main qui tire cet art des nuées vers la terre, et le rend plus beau d’être vivant, fragile éphémère, parce qu’irremplaçable, et inscrit dans l’éternité, du souvenir ou de la page de partition et de roman.