Nul n’est parfait

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Par Revolver

Quand Bercy vous fait vibrer
Chaud, chaud le Maroon

Chaud, chaud le Maroon

C’était mon dernier rendez-vous de négociation avec ce client. Aucune pression mais aucune adrénaline non plus. La seule activité qui me fasse encore vibrer c’était ma homeline. Après des années de tergiversations latentes (vie de commerciale trop confortable) puis pressantes (vie de commerciale trop vide de sens), je m’étais décidée : j’arrêtais de fabriquer mes coussins, mes rideaux et mes plaids les dimanches et jours fériés. Ma homeline aurait une vie à part entière, avec du temps, des investissements, une communication : ma petite entreprise jouerait désormais dans la cour des grands ! Mon patron et mes parents furent les premiers atterrés par ma décision. Mais leur réaction me préoccupa à peu près autant que les derniers résultats des élections Miss Bourgogne (ma mère était une ancienne Miss Bourgogne et physiquement, j’avais tout hérité de mon paternel).

Durant l’entretien, je pensais à beaucoup de sujets différents, et très peu en réalité à la négociation en cours. Tout à fait détachée des enjeux de la discussion, je pus pour la première fois observer mon interlocuteur avec qui j’étais en contact depuis au moins trois ans mais qui n’avait pas mérité jusque là que je m’attarde sur sa personne. Sur son physique trop lisse : barbe mal rasée mais savamment entretenue par un barbier bobo de Paris, une chemise aux allures décontractées qui attirait opportunément l’œil sur l’architecture de ce corps entretenu à raison de séances au club de fitness et tout à l’avenant. Un bel homme avenant et courtois. Fin négociateur. Aucune faute de goût dans les échanges (ni de français dans ses mails). Très énervant en somme.

–         Restons en contact jusque…

–      Ce serait avec grand plaisir mais je ne serai plus votre interlocutrice. Dès qu’on m’aura trouvé un remplaçant, vous serez le premier averti.

–         Quel dommage…

Pas la peine d’en faire des tonnes. Il s’enquit de ce que j’allais faire, me félicita, me demanda de lui communiquer mes contacts car il emménageait bientôt dans un nouvel appartement et que ce serait un plaisir de voir mes créations. Bien sûr, naturellement. Quel boulet ! Vite ma cigarette !

Onze étages plus bas, je pus enfin allumer ma cigarette. Mon assistante qui se prétendait allergique au tabac, prit aussitôt congé – j’avais oublié qu’elle avait demandé à rentrer directement après ce rendez-vous. Les doigts glacés par le vent qui soufflait par rafales, je tentai de consulter mon téléphone en vain : batterie morte. La poisse.

–         Jeanne !

Mister Perfect venait me harceler jusqu’en dehors des obligations légales.

–         J’ai essayé de vous rappeler mais je suis tombé sur votre messagerie. Comme nous ne serons plus amenés à travailler ensemble, je me demandais si vous accepteriez de m’accompagner au concert de Maroon 5 à Bercy demain ? J’ai deux places et j’aimerais… enfin, si vous êtes d’accord, que vous… Enfin, c’est une invitation de dernière minute, un peu cavalière peut-être…

Il avait perdu son assurance pourtant si constante depuis que je le côtoyais. Je ne répondis pas tout de suite. Je n’étais pas sûre de comprendre sa démarche.

–         Peut-être que ce n’est pas trop votre tasse de thé, Maroon 5…

Je n’aimais pas Maroon 5. J’adorais Maroon 5. Depuis l’âge de quinze ans. Je m’étais d’ailleurs promis de n’épouser qu’un clône d’Adam Levine, le leader du groupe. Mais quinze ans plus tard, ce défi en était au point mort.

–         D’accord.

Même pas le temps de finir ma cigarette que le rendez-vous était pris pour le lendemain à 19h à Bercy, devant la Porte 35.

 ***

C’était la première fois que j’acceptais un rendez-vous avec un client en dehors du travail. Pas tout à fait une entorse à ma ligne de conduite puisque bientôt il ne serait plus mon client. De toute façon, ce n’était pas comme si je sortais avec un client. Je venais pour Adam Levine. C’était lui mon rendez-vous.

Je crus d’abord m’être trompée en contournant la pyramide Bercy jusqu’à la porte 35. Mais devant l’entrée VIP, Mr Perfect m’attendait et me fit signe de la main (gantée de cuir, pour qu’elle ne se déshydrate pas sans doute sous l’effet du froid de janvier). Au vigile, il annonça qu’il avait été invité par le Président. Au comptoir, une hôtesse lui remit les billets et deux bracelets. Au moment de déposer nos manteaux aux vestiaires, je me sentis tout à coup intimidée et me rappelai que j’avais taché mon chemisier avec les lasagnes du midi.

Il me guida vers un salon de réception où on nous accueillit avec une flûte de champagne. Deux jeunes gens vinrent le saluer, je ne compris pas quelles étaient leurs fonctions au sein de Bercy mais je rougis quand il me présenta à eux :

–         Jeanne, créatrice et entrepreneur.

Mon rendez-vous avec Adam Levine n’était après tout qu’une ou deux heures plus tard. J’avais le temps de faire connaissance avec Mr Perfect dans ce salon feutré avec petits fours gastronomiques et fauteuils moelleux. Tant pis pour la tache de lasagne.

Du concert, je me rappelle de l’horrible chemise à carreaux d’Adam, même pas bonne pour des doubles-rideaux, à peine contrebalancée par l’attrait de son jean seconde peau. Je me souviens du moment où Mr Perfect m’a proposé qu’on se tutoie, celui où il m’a répondu qu’il m’avait invitée parce que sinon il raterait peut-être une occasion unique de sortir avec une artiste piquante et inaccessible. Il m’a demandé pourquoi j’avais accepté.

–         Pour Adam Levine. Mais je suis déçue par sa faute de goût vestimentaire.

–         Nul n’est parfait…


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