Ondes nostalgiques nocives

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Par Revolver

Toute exposition prolongée à Nostalgie peut avoir des effets indésirables
Nostalgie quand tu nous tiens...

Nostalgie quand tu nous tiens…

 Lille – Calais : 1h25 de route pour manger une glace sur la plage. Le jour de ses trente ans, rien n’était à considérer comme un caprice. Elle voulait emmener ses copines et sa sœur dans une promenade pour une glace en bord de mer – même pas en terrasse, non, une glace achetée dans une roulotte – et je devais me contenter de dire oui et de conduire. Peu importe que notre nuit se soit résumée à cinq heures de sommeil. Depuis que nous étions arrivés en France pour les vacances avec comme point culminant son anniversaire, nous n’avions pas eu une minute à nous, pas une seconde de répit, entre les visites aux cousins, à la sœur, aux parents, aux amis…

En sept ans, j’avais eu le temps de faire connaissance avec ses nombreux amis et d’ailleurs, avec le temps, nous n’arrivions plus à distinguer qui de nos amis communs étaient d’abord les siens ou les miens. Pourtant, pour fêter dignement ses trois décennies, elle avait tenu à inviter tout le monde, de la copine de lycée restée en contact via Facebook à l’ancienne collègue parisienne de ce temps si lointain où nous vivions dans la capitale. La veille de réunir cet assemblage hétéroclite de personnages, une inquiétude avait surgi : « Et si la mayonnaise ne prenait pas entre eux ? ». J’avais essayé de la rassurer, sans trop y croire, car connaître Anastasia, était-ce un point commun suffisant pour bien s’entendre ?

Le moment de quitter Lille était le plus mal choisi : 14h45, l’heure à laquelle un homme en manque de sommeil est enclin à piquer du nez à défaut d’entamer une bonne sieste réparatrice… mais ce que femme veut, Dieu le veut. Au volant de la voiture généreusement prêtée par mes parents pour notre retour au bercail, j’attendais que ces dames prennent place. Betty, la secrétaire juridique dans un cabinet d’avocats, Andréa, la styliste pour la ligne décoration intérieur chez Leclerc, Sandrine, la prof de latin-grec dans un obscur patelin de l’Essonne et ma chère et tendre, désormais trentenaire, Anastasia. Une deuxième voiture suivrait avec le reste de la troupe. Pendant ce week-end qu’Anastasia avait préparé depuis des mois, à un océan de distance de là, je sus que l’improbable mayonnaise avait pris pendant ce trajet d’une heure et vingt cinq minutes grâce à Michel. Je devrais dire grâce aux Michel. Alors que je luttai tout le trajet pour que ma volonté commande à mes paupières de ne pas se fermer et à mon esprit de rester concentré sur la route vers Calais et ses glaces, ma douce Anastasia, qui avait décrété que ce serait très bien de troquer France Info pour Nostalgie, dirigea un chœur un peu trop euphorique pour ne pas dire hystérique, au son de :

Michel Sardou

Michel Polnareff

Michel Fugain

Michèle Torr

Michelle des Beattles

Michel Delpech

Michel Berger

Michel Jonasz

Arrivés par je ne sais quel miracle sains et saufs à Calais, je garais la voiture, avec un mal de tête prononcé et aucune envie de glace. Juste derrière nous, la deuxième voiture se vida aussi de ses quatre passagers, frais et dispos. Visiblement, ils n’avaient pas été victimes des ondes de radio Nostalgie. Ils avaient dû écouter sagement les flashs répétitifs de France Info ou se caler gentiment sur n’importe quelle radio locale… ou mieux : écouter un CD ! Je les enviais et leur mine enjouée m’exaspéra. La sœur d’Anastasia m’acheva, dans un sourire innocent :

– Je connais le meilleur glacier de la plage : c’est Michel !