Oser la pudeur

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Par Revolver

De l’indécence de la pudeur
Couvrez ce genou que je ne saurais voir (Photo Vincent C.)

Couvrez ce genou que je ne saurais voir (Photo Vincent C.)

 En plein remaniement ministériel, l’inénarrable Jean-François Copé se désole de la nomination de Benoît Hamon à l’Éducation, cet homme « à la gauche de la gauche, comme on dit pudiquement ». La rhétorique de la pudeur, entre l’euphémisme et l’hypocrisie. Mais laissons là la politique puisqu’on écope de toutes sortes de commentaires à ce sujet partout ailleurs et penchons-nous sur ce petit adverbe : « pudiquement ». De quoi ou de qui a-t-on peur ? Pourquoi n’ose-t-on pas dire tout bonnement de quoi il retourne ? La pudeur oscille dans le discours, selon les cultures et les époques, entre la honte et la vertueuse retenue. Levons (un coin de) ce voile sur ce sentiment ambivalent. En toute délicatesse mais sans langue de bois.

Le regard censeur

Alors que l’on attribue volontiers l’attentat à la pudeur à un homme, on qualifie avec le plus grand naturel la pudeur de toute féminine. Synonyme de modestie dans le sens de discrétion et de réserve de bon aloi, la pudeur a une étymologie qui prend ses racines dans le sentiment de honte. Dans la Bible, la honte de la nudité fait précisément naître la pudeur et par conséquent, la nécessité de cacher son corps. L’ambivalence de la pudeur trouve écho dans ce qui provoque la prise de conscience de cette honteuse nudité : la connaissance. C’est parce qu’Eve et Adam goûtent le fruit de l’arbre du Bien et du Mal, qu’ils découvrent leur condition d’êtres nus. Leur transgression leur permet de se rapprocher de Dieu par le savoir, Dieu étant omniscient par nature, mais elle se paie par ce sentiment insolite, la pudeur. Sur l’illustration du péché originel ci-dessous, l’attitude indécise et un peu empotée de l’homme face à la mine assurée de la femme, laisse présager de la punition que l’homme infligera à sa compagne. Dépourvu de jugeote mais rancunier, il se vengera de s’être laissé si bêtement berné : la pudeur, ce sera pour sa pomme à elle.

Adam se grattant la tête (Lucas Cranach l'Ancien)

Adam se grattant la tête (Lucas Cranach l’Ancien)

Dans la Bible, c’est le regard de Dieu que les deux malheureux fuient car ils ont compris qu’ils n’étaient plus présentables en l’état. Dans L’Être et le néant, Sartre explique que la honte n’existe qu’à cause du regard de l’autre en illustrant son propos avec l’exemple évocateur de celui qui est pris en train d’épier par le trou d’une serrure. Quand ces deux sentiments, pudeur et honte, se confondent, c’est le regard de l’autre qui condamne. On se sent humilié, dans le sens originel,  ramené plus bas que terre. On se sent tout petit, ridicule, sale. La pudeur, c’est une injonction morale. C’est ce que rappelle la célèbre réplique de Tartuffe, le faux dévot de Molière :

« Couvrez ce sein que je ne saurais voir :

Par de pareils objets les âmes sont blessées,

Et cela fait venir de coupables pensées».

Allégorie de l'inconstance, Janssens, 1617 (détail)

Allégorie de l’inconstance, Janssens, 1617 (détail)

Ordonner la pudeur à l’autre, c’est dénoncer sa culpabilité et sa frustration. C’est révéler ce que notre regard a d’impudique.

Tenue correcte exigée

Tenue correcte exigée (extrait de Persepolis, Marjane Satrapi)

Bas les masques !

L’euphémisme, trope qui consiste à dire le moins pour signifier le plus (d’après la définition des manuels de rhétorique pratiqués dans les lycées de France et sans doute de Navarre aussi), fait figure soit d’hypocrite ou de sainte-nitouche. La formule magique de l’euphémisme ? Que les dures réalités de la vie soient adoucies, occultées, oubliées ! Une gélule qui ferait oublier combien la vie est cruelle. Pas très courageux, l’euphémisme et pourtant, il a la cote. Des personnes porteuses de handicap (ou celles parmi elles qui sont à mobilité réduite ou bien non-voyantes) à l’hôtesse de caisse en passant par la si (r)abattue classe moyenne. Classe moyenne dont Jean-François Copé – je précise que je n’ai rien contre lui, ni pour d’ailleurs, mais ces jours-ci, on n’y coupe pas, on l’entend beaucoup – donnait il y a quelques jours une définition qui me laissa perplexe : « les classes moyennes, ces ouvriers qui travaillent ou ces retraités qui ont une pension de 1400 euros ». A cette jauge-là, on s’inquiète beaucoup pour les classes populaires qui, par déduction, sont constituées de retraités recevant l’aumône et d’inactifs oisifs. J’ignorais en toute bonne foi qu’un ouvrier du bâtiment ou qu’une aide-soignante retraitée appartenaient à la classe moyenne. Avec une vision sans doute manichéenne, je cloisonnais la société entre trois catégories bien distinctes : classes populaires (ouvriers, petits employés dans les services), classe moyenne (les actifs diplômés de l’enseignement supérieur qui ne sont pas obligés de regarder les prix de ce qu’ils achètent au supermarché), les classes supérieures (ceux qui mènent la belle vie grâce aux revenus d’un travail très bien payé ou d’un capital très bien valorisé).

Un slogan qui en dit long

Un slogan qui en dit long

Au-delà de ses considérations sociologiques, on se rend compte que l’euphémisme déforme la réalité jusqu’au mensonge. Une jeune fille de seize ans qui avait perdu la vue en l’espace de quelques mois a déclaré un jour combien le personnel de son lycée l’agaçait à répéter « non-voyante » ou, pis, « mal-voyante ». Bel(le) et bien aveugle, elle voyait bien que sa cécité effrayait, telle une maladie contagieuse. Or ces précautions oratoires ne changeaient pas sa réalité : elle ne voyait pas, ne verrait plus. Elle n’avait pas besoin de pitié et pas plus de complaisance, seulement de la version Word des cours et de la description des éventuels visuels pour ce qui était des cours. Pour finir sur l’hypocrisie de l’euphémisme, voici une anecdote plus légère : un jour, un enfant qui tentait de déceler le mystère contenu dans le sigle HLM, proposa comme interprétation « Habitation à Légers Moyens ».

Distance de sécurité

A l’heure où on côtoie des corps nus n’en veux-tu pas en voilà quand même à l’arrêt de bus, au kiosque à journaux, sur les pelouses du parc Monceau dès la première pâleur du soleil, la pudeur est si ce n’est une ringardise, du moins une bizarrerie. (Propos de Parisienne ethnocentrée ayant conscience que ça ne va pas se passer comme ça partout ailleurs dans le vaste monde.) C’est là que la pudeur devient, contre toute attente, un charme. Que faire découvrir encore dans l’intimité si on avance à découvert pour tout le monde, sans distinction ? La pudeur sacralise l’intime et lui confère de la valeur. Elle impose son choix : celui de garder le mystère et le secret pour un être spécial ou tout simplement pour soi. La pudeur, c’est peut-être l’espace que l’on ose encore garder pour soi et rien que pour soi, non pas par modestie ou par timidité mais pas amour-propre.