Le Parfum: histoire d’un distillateur d’âme

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Par Revolver

Qui maîtrisait les odeurs maîtrisait le cœur des hommes

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En cette période maudite d’allergie aux pollens en tous genres et d’hypersensibilité olfactive – haro sur les fumeurs à moins de vingt mètres de distance et sur les secrétaires droguées aux senteurs synthétiques dites d’ambiance –, quoi de plus naturel que de relire Le Parfum de Patrick Süskind ? Dans ce chef d’œuvre paru en 1985, il y a une dose étourdissante d’odeurs, un zeste certain de sauvagerie et un bouquet stylistique enchanteur. Le sous-titre donné au roman donne la note dominante : « Histoire d’un meurtrier ». Parcours d’un être (à peine humain) né dans les ordures, doté d’un nez extraordinaire et dont l’unique ambition est de capturer le parfum suprême, quitte à ravir des vies.

Une sale bête coriace

Rien que son nom l’exclut de l’humanité. Destiné à être balayé avec les tripes des poissons que sa mère évidait sur son étal, Jean-Baptiste Grenouille survit contre toute attente à ce que la justice désignera comme un infanticide mais qui pour la jeune poissonnière n’était devenu qu’une contrariété habituelle mettant un terme aux neuf mois d’une énième grossesse non désirée. Sans père et sans mère (condamnée à mort pour récidive d’infanticide donc), l’enfant fait horreur aux nourrices successives. Goulu et froid, il effraie par son aspect de laideron mais bien plus encore parce qu’il ne sent rien.

« Au monde, il ne donnait rien que ses excréments ; pas un sourire, pas un cri, pas un regard brillant, pas même sa propre odeur. »

Il survit aux tentatives de meurtre de ses frères de lait, des orphelins élevés par une femme sans affection mais d’une impartialité à toute épreuve. Il survit à un apprentissage dans une tannerie où il manipule des poisons et où il est traité comme un esclave. Il survit à une maladie mortelle courante dans le milieu des tanneurs, la splénite. Et tout à l’avenant. Lui survit, pas ceux qui croisent sa route. Tel la tique à quoi il est souvent comparé, il se nourrit de son hôte si peu accueillant soit-il et, par ironie du sort ou par justice divine, dès qu’il s’en va, cet hôte si soulagé de le voir partir, ne survit pas.

Grenouille est la tique qui attend la goutte de sang qui viendra par miracle sur lui pour qu’il s’en repaisse. C’est ainsi qu’il fait les rencontres déterminantes de sa vie et notamment celle de Baldini, un parfumeur parisien sur le déclin, qui l’exploite mais qui lui fournit les codes pour formaliser le chaos génial que Grenouille a dans la tête, cette collection de centaines de milliers d’odeurs qu’il peut combiner à l’infini de façon virtuelle et pourtant si vraie. Il ne cherche pas à provoquer les rencontres mais il sait en tirer la substantifique essence pour servir son obsession des odeurs.

Un génie à l’état sauvage

Son odorat lui permet de se déplacer dans la nuit la plus noire sans éclairage, de déceler la présence d’un homme (ou d’argent) de l’autre côté d’une cloison, de reproduire des odeurs et plus subjuguant encore, créer des centaines de parfums inédits. Dans cette société du XVIIIe siècle où tout pue, à tous les étages des maisons et de la société, dans ce monde où tout semble passer par les yeux, lui survit et existe par son nez, qu’il a exceptionnel. Son monde intérieur est fait exclusivement d’odeurs des plus anciennes (les entrailles de poissons parmi lesquelles il a atterri à la naissance) aux plus inconcevables (le verre). Ses fantasmes et ses orgasmes sont olfactifs. Il est à la fois un animal sauvage et un surhomme.

(A propos du premier parfum créé par Grenouille) « C’était une chose entièrement nouvelle, capable de créer par elle-même tout un univers, un univers luxuriant et enchanté, et l’on oubliait d’un coup tout ce que le monde alentour avait de dégoûtant »

Un don exceptionnel qui le conduit à nourrir les rêves les plus délirants…

L’argent n’a pas d’odeur mais l’aura, si

Un hasard improbable permet à la misérable tique, après sept ans de solitude à l’état sauvage, de briller dans la bonne société, grâce à une trouvaille géniale : il s’invente une odeur personnelle.

«  Il pouvait raconter aux gens ce qu’il voulait. Une fois qu’ils étaient en confiance – et ils l’étaient dès la première bouffée qu’ils respiraient de son odeur artificielle –, ils gobaient tout. »

La boîte de Pandore est alors ouverte et son ambition n’a plus de limite : il désire « créer un parfum surhumain ; un parfum angélique, si indescriptiblement bon que celui qui le respirerait en serait ensorcelé et qu’il ne pourrait pas ne pas aimer du fond du cœur Grenouille, qui le porterait ». Plus que les traits du visage et la silhouette, plus que les vêtements et les cosmétiques, il comprend que ce qui le rend humain et aimable, c’est l’odeur qu’il est capable de dégager. Plus sorcier que magicien, Grenouille pour satisfaire sa folie, réussit à rendre fous les hommes, eux qui le traitaient comme un moins que rien et qui désormais ne pourront jamais l’arrêter.

Pour frissonner d’horreur (sublime) et de plaisir (raffiné), (re)lisez donc le parfum.