Paris : regarder l’Amor en face

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par Rouge

Prenez garde : visiter les catacombes, c'est franchir les limites !

Prenez garde : visiter les catacombes, c’est franchir les limites !

Paris, la Seine, le baiser de Doisneau ou celui de Brassai (excellente exposition actuellement à l’Hôtel de Ville), les pigeons, les cadenas sur les ponts, les pigeons et leurs yeux de merlans frits… Ville de la liberté, de la course folle, du grouillement vif et stressé des pas dans le métro fourmilier. Paris l’éternelle amoureuse, Paris, la ville romantique. Ville de la passion et de l’amour encore et encore tous les jours plus forts. Il manque quelque chose pourtant, à cette description de carte postale, à cette image d’Épinal ébauchée en quelques mots. Une noirceur qui défie la mièvrerie d’un rose trop doux des cœurs amoureux. Et si derrière l’amour, le véritable symbole de Paris, c’était la mort ?

Paris sera toujours Paris, mais les hommes, y seront-ils, ou ne seront-ils plus? On est toujours un peu de passage à Paris. La vie y est plus qu’ailleurs un passage. Certains s’en iront, n’y supporteront plus le vrombissement des pas, la morosité des visages impersonnels qui s’alignent dans le métro. D’autres les remplaceront, et cela fait bien vivre les agents immobiliers… Mais terrée dans l’ombre des voiles pailletés de belles briques scintillantes dont se pare la capitale, l’Histoire guette, et la mort obscure, bien plus prégnante qu’ailleurs marque chaque lieux. « La Seine charrie des suicides » et les rues de Paris sont jonchées de cadavres. Morts pour la Patrie, pour la France, artistes, des politiques, des personnalités. Ils ont vécu dans ce nombril du monde, et puis ils s’y sont endormis. Et au fil d’un temps qui file comme la Seine (et nos amours, faut-il qu’il m’en souvienne?), on a oublié ces sombres anonymes qui, un temps, furent sans doute les coqueluches du Tout-Paris, et même d’ailleurs. On a apposé, sur leur domicile, ou le lieu de leur mort, cette troublante plaque en marbre, impromptue, en pleine rue, malformation venue tout droit des cimetières. Et ils existent encore un peu de ces quelques mots qui subsistent d’eux, pour les passants qui osent élever leurs têtes pour s’étonner de les trouver là…

Je les envie un peu. Pas les plaques, les Hommes derrière. Pas pour le fait qu’il soient morts (pour ça, je préfère bien ma condition à la leur, et j’espère la conserver encore très très longtemps). Néanmoins, on les a aimés, ces hommes, ils ont laissé leur marque, quelque chose d’eux même qui s’est inscrit dans la pierre de Paris, gravé sur le fronton du panthéon parisien à ciel ouvert, de ces murs et de ces maisons. Et rien que cela justifie à mes yeux leur existence : ils ont vécu pour aimer, être aimé.

De leurs passages, on n’a laissé qu’une plaque, presque rien mais déjà quelque chose… Une plaque comme un souvenir gravé, qui restera un peu plus longtemps que nous autres pauvres hères… Avec quelque chose de tapageur pourtant, comme si dans la mort encore on avait voulu troubler leur silence. On avait voulu qu’ils parlent fort, et que dans un dernier acte, ils en vinssent à montrer à tout quidam les lettres de leur nom, ultime mise à nu, dernier dépouillement d’une vie qui les a rattrapé…

Le cimetière est plus impersonnel, mais plus beau encore, car les témoignages anonymes, plus simple et sans apprêt, sont peut-être les plus vifs. Aucune réputation ne vient se substituer à l’amour porté à un nom inconnu. Dernière coquetterie, l’art funéraire conserve un peu des classes sociales, selon un ultime code vestimentaire des marbriers : un ultime veston, et des gants blancs faits de marbre qui se déferont pour l’éternité. A un mort dont seul le nom témoigne encore de sa présence sur cette terre. Cimetière de Montparnasse, du Père Lachaise : des dizaines d’hectares saignent de la tristesse des êtres que l’on a perdu dans le coeur de Paris. Lieux attirants ou effrayants, les cimetières sont un hors-monde, un hors-temps, silencieux dans la ville grouillante, vide dans le mouvement incessant. En un mot : dérangeants. Et pourtant, que l’on s’y arrête, que de face l’on regarde ces pauvres monuments alignés, mornes, et peut-être verra-t-on, pour peu que l’on ait aimé soi-même, que l’on ait souffert ce déchirement du deuil dont le souvenir se grave comme dans du marbre au tréfond de nos entrailles, et l’on comprendra peut-être que derrière le terne, derrière l’obscurité de ce silence, il y a la vie, au passé et au présent, qui respire et qui sourd de chaque lettre, de chaque mot. Et l’Amour, comme une dernière déclaration de la vie qui gagne contre l’oubli, plus forte d’être silencieuse, de n’avoir pas besoin d’une litanie lyrique. Simplement un, deux mots, des mots qui se noient. Pensée glaçante, mais rassurante aussi, celle de la compassion pour toutes ces l’êtres et ces mots qui n’existent plus que par nous et le regard qu’on pose sur eux…

Et enfin, il y a ceux qui n’ont plus de noms, ceux que l’on rencontre dans les catacombes de Paris, dans les profondeurs de ces enfers modernes créés pour satisfaire la curiosité gothique et voyeuse d’une société du XIXe assez proche de la nôtre de ce point de vue (entre les scènes de sexe débridées de la téléréalité et celles de mort des catacombes, la mise à nu totale n’est-elle pas la même, quasiment animale, avec une perte totale de l’humain, de ce qui fait de nous des Hommes ?) La différence, c’est qu’au XIXe, l’on y met plus d’art, on transfigure la réalité crue, et la « charogne infâme », sous les mots brûlants du poète, ressuscite en laideur sublime. Il en va ainsi des catacombes, lieu magnétique de ces âmes perdues. De ceux qui n’ont même plus de décence dans la mort, même plus la décence d’être un et un seul tas d’ossement. Leur situation m’est insoutenable… J’estime d’ailleurs, prenant mon cas pour une généralité (j’ai absolument tort, mais je ne suis pas assez sage pour voir en tout autre individu qui me fait face autre chose qu’un autre moi-même) elle est insoutenable à tout être vivant au XXIe siècle, dans ce siècle de l’individualisme forcené. Pas un seul de ces os, pas un seul de ces crânes, je n’aurais osé les toucher sans éprouver un vif dégoût, pourtant. Parce qu’entre moi la vivante et eux les morts, je refuse toute forme d’identification, et je refuse même d’envisager la décrépitude qui pourtant est posé telle un miroir devant mes yeux. Ç’aurait été pour moi franchir la limite. Prendre la pose devant eux, réaliser des photos de touriste avec le sourire ultra-bright m’eût été impossible aussi. Je ne peux les souffrir, les voir ne plus être un, se retrouver entassés sans même plus être un ersatz de corps.

Au lit pour le sommeil éternel !

Au lit pour le sommeil éternel !

Mais là, je ne fais que les considérer dans leur unité, dans ce qui fait qu’ils sont humains, ou du moins qu’ils l’ont été. Or, les cadavres des catacombes n’en sont plus… ce sont des oeuvres d’art, dont l’enchevêtrement crée un effet saisissant, dans un silence troublant et l’obscurité respectueuse dans lesquels on les a enterrés. Et l’on marche dans cette forêt de symbole, dans cet Enfer de pacotille créé pour l’amour de Paris, avec un certain plaisir coupable, celui de n’être que le vivant parmi les morts, d’être le seul, puissant, héroïque, à descendre puis sortir, Orphée des enfers. Certes, en réalité on n’est pas seuls, et une file de touristes bruyants vous précède et vous suit…

Et de toute cette obscure forêt de symboles de morts, si l’on arrive à reconstituer le fil, à retrouver vraiment ce qui crée le lien, la rencontre, on trouve finalement une grande force, l’art naissant dans les crânes vides, la vie dans tout son éclat, la beauté triomphante de la mort, l’amour qui suinte des marbres et des plaques. Là est vraiment le symbole, et ce qui rend Paris immortelle, mystérieuse, charmante, du chant et du charme d’un rouge carmin et me fait aimer cette ville de manière irrationnelle et passionnée : nous confronter à la réalité visible de la mort à chaque ruelle pour nous rappeler la vie qu’on avait oubliée, mouvement léger, passage, et l’amour, plus beau encore d’être silence, loin de la traîne geignarde des déclarations inutiles dont on le pare. Tout est là, c’est tout.


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