Passion Football : des Dieux et des hommes

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par Rouge

Football (n. m.) : grandeur décadente d’une société française de passion sans valeurs ?
Le football, une passion de bisounours ? Pas tout à fait...

Le football, une passion de bisounours ? Pas tout à fait…

D’antan, le tabac était la passion des honnêtes gens. Aujourd’hui, c’est le foot. Une passion honnête ? Indéniablement, le football est une vraie passion. Comme toutes les passions, l’on se fiche royalement de son honnêteté (encore mieux si elle contient ce petit côté sulfureux qui pimente l’existence), et surtout, cette passion nous révèle aussi des choses sur nous-même, et sur l’évolution de notre société, dans sa grandeur… et sa décadence (désolée, il y en a bien une).

Constat de base : le football est la grande passion d’une partie de la gente masculine (et ce n’est pas une critique). Oui, les hommes aiment le foot, et généralement leurs copines (gourdes) leur en veulent lorsqu’ils restent ébahis devant leurs écrans, fascinés par une belle bande de « pecnos » en short qui courent après un ballon… sauf quand ils sont beau, et là, ça change tout (ah… Christiano Ronaldo ou Yohann Gourcuff sont tout de même plus attrayants, en toute objectivité, que Franck Ribéry, même pour des non-spécialistes… même si, dédaigneux, vous m’indiquerez que cette remarque n’est pas du tout fondée sur une quelconque qualité footballistique, et vous aurez tout à fait raison : elle est fondée sur des arguments plus bas mais tout aussi recevables).

Grandeur : les Dieux démocratiques du Football

Le football : un beau rêve de démocratie pyramidale ? Oui, pour peu qu’on accepte de mettre les pieds dans un stade. Le stade ? Nouveau péplum moderne d’un sport de gladiateur, nouveau temple d’une religion du ballon rond, serait-on tenté d’écrire.

C’est enivrant, un peu magique, les grands stades. On tient son billet précieusement d’abord, de ces billets avec une marque argentée qui les rend précieux parce qu’ils sont difficiles à obtenir en contrefaçon. Cela fait plusieurs jours qu’ils sont rangés dans nos poches, dans nos sacs, et voilà, ça y est… Le grand jour. On passe la caisse, la fouille, et puis on monte les escaliers pour accéder à sa place, trouver son numéro. On a sa place. Pour le moment, c’est un peu comme une entrée dans un théâtre. Et comme au théâtre, on a mis les habits de circonstance, ceux aux couleurs de l’équipe qu’on aime (l’ultime élégance étant de porter haut et fort les couleurs de son équipe fétiche) et quelquefois le maquillage aussi. Et là on se prépare, psychologiquement. On s’imprègne de l’ambiance, on crie quand les joueurs entrent sur le terrain. Parce qu’on est heureux : ils sont là, nous sommes là, tout est parfait.

Puis, le match commence, et là, on est totalement pris. Rien n’a plus vraiment d’importance que l’issue du match, après les 90 minutes. Et tout le stade entraîne son équipe. On est là, tous les protagonistes sont présents, on crie lors des actions, on hue l’autre équipe aussi quelquefois (et même si c’est de la parfaite mauvaise foi, pas très « fair play » et qu’on en est parfaitement conscient, qu’est-ce que ça fait du bien !) Et nous, tous rassemblés, sans plus aucune distinction sociale, on devient le 12ème joueur de l’équipe, et même, on devient un peu de chacun des joueurs sur le terrain, on leur dit de tirer, de faire une passe en retrait… Attention, mais tire, fais une passe… On sait très bien que de là où l’on est, le joueur sur le terrain n’entendra rien de nos précieux et avisés conseils, de nos cris, de nos craintes et de nos espoirs, mais on croit dur comme fer au pouvoir que l’on a sur le joueur qui tire, de l’emporter, de faire gagner son équipe parce qu’on est présent, on est l’un de ces membres précieux et égaux de l’équipe. Et en tant que présence, on a en soi cette force de pouvoir agir sur le jeu, et d’être le semblable de ces hommes experts, ces onze Dieux du foot sur le terrain. On fait partie d’un grand groupe, où le moindre grain de riz, le moindre grain de personne du stade, peut faire pencher la balance de la victoire ou de la défaite : c’est une forme de pouvoir que l’on acquiert par sa simple présence. Et à la fin du match, c’est bien de puissance ou d’impuissance (virile?) dont il est question, selon l’issue du match.

Pour un court instant, quatre-vingt dix minutes, on n’est plus vraiment une personne à part entière : une sorte de magie, de communion se produit. C’est très beau, on croit en la victoire, en ce beau geste technique, assuré, que va produire cet esthète du but, juste à quelques mètres, à la fois accessible et lointain. On oublie tous les soucis de l’extérieur pour n’être plus qu’une tension vers la victoire, le but. La victoire ne changera pourtant rien à nos vies. Mais l’on pourra dire qu’on y était, on l’a vu, on a fait partie de ceux qui ont fait pencher la balance vers le but parce que le joueur qui a marqué nous a entendu crier, en écho de très très loin.

En cela, l’on aura été un membre actif et passif d’une grande assemblée, au coeur de laquelle des dieux s’affrontent, des dieux desquels, pour un instant, on s’est senti les égaux…

Décadence : Des dieux ivres ou des bateaux vides ?

Toutes les passions cachent une part de souffrance. Sinon, ce ne sont pas des passions. Ou alors donnez-moi la recette. Le football, passion du siècle ? son Mal aussi. Même quand la France est mauvaise en équipe national. Surtout quand la France est mauvaise. Ce divertissement sportif a pris une telle place qu’on peut en effet s’interroger : le football est-il l’exutoire de l’insatisfaction des gens sur d’autres plans ? Un nouveau modèle auquel ils se raccrochent quand le reste ne leur donne que des motifs de critique ?

De fait, cette idéalisation du football et la montée de son importance dans la société a ses travers : les héros épiques du football ont chuté sur l’autel du capitalisme et d’une monétisation irrépressible et démesurée… Et à augmenter en valeur boursières et autres cotes qui ne sont pas de mailles, ils ont perdu en valeurs toutes simples. Combien les puissants sont tombés, serait-on tenté de dire des Dieux du Stade footballistique ! Qu’ont-ils encore d’héroïques, ces personnages épiques sur le terrain quand plus aucune valeur ne les rassemblent, ou quand eux-même se terrent dans une forme d’individualisme forcené qui va à l’encontre même du sport et de l’esprit d’équipe ? Ont-ils encore une valeur-modèle ?

On pourra rire des saillies de Zlatan Ibrahimovic, mais que dirait ce même individu, qui s’érige lui-même en Dieu des dieux au salaire exorbitant, s’il n’était servi que par des incompétents ? Marquerait-il toujours les esprits et les buts ? Et si les frasques de Franck Ribéry avec une playmate qui avait déjà la plastique bien avancée mais pas encore l’âge requis ont tant fait scandale, hors terrain de foot, c’est peut-être aussi que pour l’une des premières fois, l’on a vu que ces hommes érigés en Dieux n’en étaient pas. Qu’ils étaient trivialement des hommes, et non les modèles à suivre de toute la génération post-98 qui s’est rêvée une belle société multi-ethnique où tout le monde pouvait vivre ensemble et réussir. Derniers héros du football français, vétérans de 98 à la manière des soldats de l’an 2…

Aujourd’hui l’héroïsme n’est plus possible… ou totalement creux. Cette équipe qui refuse de descendre d’un bus, qui refuse la hiérarchie (aussi discutable soit-elle… et je vous avouerai qu’il faudra encore m’éclairer sur cet événement du bus… j’ai abandonné la presse people à ce sujet) pour offrir d’elle une image pathétique de capricieuses victimes d’un méchant entraîneur qui ne sait pas les prendre (pauvres choux!) par le sens du poil… On a brancardé la génération 87 (la mienne) en grande coupable, avec ses quatre affreux (mousquetaires)… Mais cela dépasse une génération, et c’est toute une évolution du Football et des mentalités qui se révèle. Aujourd’hui encore le pauvre petit Nasri, vilain petit canard, se sent rejeté en France car il gagne trop d’argent et « vient d’une communauté ». Ben Arfa se fait virer de New Castle parce qu’il a fait sa Diva, ou sa grande gueule (selon le point de vue adopté) devant l’entraîneur.

L’image aussi, de ces joueurs de football, devenus véritables objets marketing, les vide de toute substance. A tel point que l’on ne cherche même pas à savoir ce qu’ils sont, s’ils ont des idées hors-football, et l’on se prend à les enfermer dans des images de belles cruches au masculin, enfermées dans de belles prisons dorées que jamais la plupart des gens ne côtoieront.

Et quand bien même une partie des footballeurs se rapproche de Paris Hilton masculinisé (merci les Guignols pour la marionnette de Zidane, de Deschamps, Ribéry etc. : la liste est longue), avec cet air de nouveaux riches pathétiques qui ne savent pas tenir l’argent, les femmes et les plaisirs, ils restent pourtant des modèles de toute une nouvelle génération, qu’ils font rêver par ce que les jeunes considèrent comme une forme d’attitude rebelle, car le cruchon a l’avantage de ne pas être conciliant avec le bon goût. Il dit merde, parle quelquefois un français aléatoire, et l’on se dit finalement que pour réussir dans la vie, ânonner ses règles de conjugaison du verbe être ne sert à rien, quand avoir est facile : il suffit (juste) de courir après un ballon.

Alors les joueurs de football restent des modèles, qui ne transmettent plus de valeurs, qui ne transmettent plus rien, mais auxquels on s’accroche pour une chose : la facilité déconcertante de devenir eux et d’entrer dans ces vases creux qu’ils nous présentent, beau rêve si accessible, si inaccessible… Et l’on se dit que nous aussi, on mériterait d’être l’élu, autant qu’eux, et de vivre cette vie où l’on ne ferait plus attention au prix de la brique de lait, et où faire les cons ne serait pas un mal…

Le football : absurdité vitale ?

L’on pourra dire, et c’est très facile, tout le mal qu’on voudra du football. L’opium du peuple qui a remplacé la religion. Les éminents universitaires, ou la caste des bobos salonniers considéreront cela comme un rabaissement de la croyance sacrée au divertissement trivial. Mais cela reste une passion, et une passion, par définition, c’est très beau. Et heureusement qu’elle existe, celle-là… Elle arrange bien du monde, à faire soupape de sécurité pour supporter une vie insatisfaisante que la politique n’arrive plus souvent à satisfaire, ou des existences sans buts. Car sur le terrain, tout est simple : les règles du jeu sont fixes et simples, pas comme dans la vie…

Toutes les passions sont un peu des illusions. Le tout est d’en être plus ou moins conscient. Parfois, on préférerait s’oublier, être complètement ravi, pris dans sa passion : on s’illusionne et c’est très beau. Parfois, la réalité nous reprend : on se prend alors une belle gifle et on continue d’avancer comme on peut, un peu plus claudiquant, on court après la balle, après le temps qui passe, et on essaye de marquer nos buts le mieux possible. Mais sans les passions, sans le football (pour beaucoup), pourrait-on supporter le poids d’une existence où l’on est profondément seul ? Nous sommes tous des Sisyphe qui croulons sous le poids de chaque jour, et gravissons nos montagnes…

Alors rêver d’un autre sublimé à l’image du footballeur, et s’associer à la foule, et s’approprier cette douce légèreté et cet enivrement de la victoire pour éviter d’étouffer, c’est encore une jolie manière de rêver, et pudique, sans trop marquer le désespoir et la déception, qu’il reste à l’Homme du XXIe siècle…


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