Patiente n°24121897

Share Button
Réussirez-vous à lire dans le reflet de l'eau ?

Réussirez-vous à lire dans le reflet de l’eau ou de l’être ?

Patiente n°24121897. Groupe A+, 25 ans environ. Sur l’oscillographe, le rythme cardiaque était constant. Presque apaisé. Le bruit de l’appareil, ponctuel, imposait un son strident d’hôpital à cette chambre vide et terne. Le goutte-à-goutte perlait. Il se diffusait doucement dans les veines, froid, mais fortifiant. Le pli du coude était bleuté, à l’endroit où l’infirmière avait piqué, d’un geste assuré, la jeune femme flasque et presque sans vie. Aucune blessure pourtant. Si l’on excluait cet immobilisme anormal pour ce corps jeune et qui paraissait sain, la patiente n°24121897 aurait très bien pu être en pleine santé. Le corps était pétrifié, nature morte autour de laquelle s’activaient, de temps à autre, les ombres blanches et fantomatiques des auxiliaires.

D’elle, de ce corps de femme, couché maintenant dans des draps blancs bien propres, on savait peu de choses. Rien. Pâle, elle était si pâle. Elle avait froid, l’on aurait dit… elle tremblait par vagues, par saccades disloquées. Elle s’était réveillée, en sursaut, dans la nuit, et les aides soignantes s’étaient apprêtées à son chevet, l’avaient interrogée. Qui était-elle? Qu’avait-elle donc vécu? Sa bouche avait tremblé quelques instants, mais elle était restée scellée. Son regard bleu, un bleu d’encre profond, étrangement éclatant dans ce visage blême et creusé s’était détourné, sans doute pour éviter l’affront des interrogatrices. Les aides-soignantes avaient observé les pommettes se mettre à trembler ; la jeune femme se retenait encore, semblait serrer les poings, serrer les mâchoires plus dur, refusant à ces inconnues la satisfaction et la honte de voir cette faiblesse entière. L’autre… plus seulement celle du corps…

Puis des larmes, d’abord ténues avaient creusé le sillon agonisant de leur course dans le creux des joues. Et puis de plus en plus vite, elles avaient roulé, coulé sur le visage, presque silencieuses. Déjà le blanc du sel se déposait sur la peau dans ce goutte-à-goutte atone, aride, qui séchait sur les cernes grisâtres. Les aides soignantes, professionnelles, n’avaient pas insisté. Elles savaient qu’il suffisait d’une goutte pour faire déborder le vase, d’une parole pour empirer l’état de cette patiente à vif. « Mais ma p’tite dame, faut pas se mettre dans des états pareils ! » avait tout de même osé l’une d’elles, avec cet air doux et calme, empathique mais un peu teinté d’ironie, que seuls savent employer les professionnels de santé. Les pleurs avaient redoublé. Tout le visage, rougi d’une tristesse encore contenue, s’était étiré en un masque de désespoir qu’il n’avait plus quitté. Les aides soignantes s’étaient éloignées un instant, attendant l’effet des calmants. La patiente avait gémi, rompu les amarres de ses peines, et elle fondait en larmes bruyantes et pathétiques, la solitude enfin retrouvée. Des saccades impossibles à contenir avaient élevé son abdomen, elle pleurait à en étouffer, à en vomir. Ses yeux s’étaient rougis encore davantage, et sa peau blêmissait toujours. Puis, rompue de fatigue, dans le trouble des drogues que lui avait données les aides-soignantes, elle avait refermé les paupières et son souffle s’était ralenti. Quelques temps, les larmes s’étaient encore échappées de la prison de ses yeux clos, pour continuer à couler, et puis le calme. Tombée dans un sommeil lourd et sans espoir, elle s’était au moins, pour un temps, assoupi.

Les aides soignantes étaient retournées à son chevet pour lui prodiguer les soins nécessaires. Refaire le pansement du goutte-à-goutte. Vaquer à leurs analyses et occupations habituelles.

Ah, les aides soignantes savaient toujours ce que cachaient ces larmes, toute cette mise en scène qu’elle connaissaient trop bien. On savait toujours ce genre de choses, pas tout de suite, mais ça venait toujours à se révéler. Ç’avait jasé déjà dans le service. Une noyade, que c’était. Oui, de ces noyées du lundi soir, avec des boîtes d’analgésiques et de somnifères. On les connaissait bien. Celle-ci avait fait fort : une bouteille se scotch s’additionnait encore à la chimie traditionnelle. « Le cocktail tonique complet », avait ironisé l’une des soignantes. « elle est mignonne, pourtant! » s’étonnait avec un peu de naïveté une autre.

« C’est vrai qu’elle avait dû être jolie ! Si elle n’avait pas cet air terni et ces larmes qui lui montaient au bord des yeux dès que quelqu’un la regardait ou lui adressait la parole, elle aurait été tout à fait acceptable. Quelle idée aussi ! Se mettre à pleurer dès qu’on vous regardait… Il fallait être bien faible ! Surtout quand en plus on était en insuffisance respiratoire ! M’enfin, avec ces gens-là… Oui, parce que se suicider tout de même, quand on avait 25 ans, faut pas avoir toute sa tête ! Si encore on est malade, incurable, d’accord, c’est bien compréhensible qu’on veuille mettre fin à ses jours, mais quand on a une jolie frimousse et l’avenir devant soi… Ah, je vous ai pas dit, mon neveu, justement, cet été, à 25 ans, il se marie. Il est beau, si vous saviez, beau ! Parce que la seule raison qu’elle trouvera, la gamine, si elle arrive à sortir quelque chose de sa bouche, ce sera l' »amour », non mais imaginez, l’amour. A 25 ans, quand on a encore rien vécu, qu’est-ce qu’on peut en savoir, de l’amour ? »

Les aides soignantes n’étaient pas de nature discrète. Elles aimaient bien connaître tous les secrets de leurs malades, et la patiente n°24121897 n’avait pas dérogé à la règle. Toutes ses affaires personnelles avaient été scrupuleusement détaillées, analysées et fouillées. Mais que restait-il ? Des loques de vêtements, un portefeuille dans lequel on n’avait pas retrouvé la carte d’identité. Une lettre découverte sur le rivage, mais qu’on n’avait pas réussi à lire, parce que les gouttes de pluie avaient dilué l’encre noir. Ou peut-être les larmes aussi. Ç’aurait été si romanesque ! « La lettre de rupture ! » avait claironné l’une des aides soignantes. Le « sauveur » de la demoiselle était passé, et il avait satisfait leur curiosité. Il travaillait de nuit, et il traversait ce pont aux aurores pour s’en retourner chez lui. Dans l’obscurité encore, car le jour n’était pas encore levé, et de plus, la pluie, alors, tombait torrentielle sur Paris, contaminant tout d’une grisaille moite et nauséeuse. Il avait aperçu une silhouette. Oh presque rien, pas plus grande qu’un oiseau ! Voilà à peu près tout ce que l’on savait.

Pour terminer l’histoire, il faudrait que le narrateur vous révèle ce qui s’est réellement passé. Pourquoi la jeune fille s’est retrouvée, un soir d’hiver, dans l’eau glacée de la Seine. Pourquoi l’ombre, la silhouette d’oiseau a doucement voulu disparaître dans les profondeurs et non pas s’envoler… Il faudrait clairement que l’on vous découvre, comme aux aides-soignantes, que tout cela n’est qu’un banal suicide dû à une trop forte imagination de la patiente, qui a cru, c’est idiot, qu’elle aimait. Et puis un jour, elle s’est retrouvée seule, sans que cela soit insurmontable, mais avec quelque chose qui irrémédiablement, à jamais gravé, manquerait. Un manque comme une absence de sel dans les gouttes des larmes qui tombaient toujours de ses yeux, un sel qu’il n’y aurait plus jamais ou alors qu’il faudrait toujours se forcer à recréer, à réimaginer. Avoir suffisamment de force pour imaginer, rêver une nouvelle illusion, et une autre encore après, et n’avoir de cesse d’imaginer jusqu’à faire se rejoindre le sublime du rêve et la banalité de la réalité en un même écho ? Réussir à ébaucher, à construire avec courage, contre tous, un paravent pour son bonheur, clos, protégé, où il est possible de vivre sans être continuellement blessée ? Peut-être n’avait-elle plus la force… Oui, cela satisferait bien votre curiosité, de connaître son nom, à la patiente n°24121897.

Et si le narrateur refusait de vous les livrer, tous ces secrets ? De prostituer sa patiente, de vendre ses plus purs secrets à vos yeux qui ne savent rien ? De l’exploser en mille morceaux de logique, de causes et de conséquences d’une vie… Pourquoi le ferait-il, le narrateur, puisque vous jugerez de tout comme les aides-soignantes, que pour vous tout cela sera toujours rationnellement explicable ?

Surement, le narrateur, ou la narratrice (car pourquoi toujours laisser ce privilège au masculin?), omnisciente, vous dirait que la patiente n°24121897 se réveillait la nuit, et qu’elle n’avait que ces mots pour dire son mal, les seuls mots qui puissent exprimer ce qu’il y avait plus profond. « J’ai froid, j’ai si froid, terriblement… » Mais ces mots, une fois qu’ils auraient entravé le sceau des lèvres, n’en voyez-vous pas toute la fausseté, tout ce qu’ils ont de trop naïfs et mièvres pour exprimer ce que la patiente n’arrivera jamais à dire ? Ne voyez-vous pas qu’ils détruisent le personnage, et qu’il lui feront perdre le peu de réalité qu’elle est, cette ombre sans nom à qui vous avez accepté de donner quelques minutes d’illusion ? Non, la narratrice préférera vous dire, pour la vraisemblance, pour ne pas verser dans le mièvre pathétique, que la patiente ne dira rien, qu’elle retiendra le bâillon à s’en arracher les lèvres, et serrera fort les mâchoires pour que rien n’échappe.

La narratrice ne distillera pas habilement les fragments de peau et de larmes qu’attendent les charognes. Elle ne vous dira pas, la narratrice qu’il y a un poids mort que les aides soignantes ne verront jamais même à travers le scanner. Une légèreté perdue qu’il n’y aura plus et qu’il va pourtant falloir lutter pour reconquérir de nouveau. Parce qu’il n’y a pas le choix et que la patiente vit, que les mots de la lettre l’ont peut-être blessée, mais pas détruite. Des mots dilués dans l’eau des larmes ou du fleuve, mais des mots gravés au cœur comme dans une pierre, de sang. On ne peut pas vivre heureux sous ce fardeau ; il faut se l’arracher du cœur même si ça saigne. Même si l’on aime le poids que l’on s’arrache. Ce mort-né qui voulait vivre de toutes ses forces, qui vit encore car il n’arrive pas à mourir. Ce hurlement bâillonné insupportable qui sera toujours retenu.

Mais la narratrice s’arrêtera ici, et plongera la patiente dans une ombre fantomatique de demi-vie qui la protège.

Pour cette fois, vous n’aurez de la patiente n°24121897 que la surface, des informations distillées goutte à goutte, sans toucher aux abysses des âmes.

Le goutte-à-goutte du liquide, de cette vie qu’on inséminait en ce bras sans force, coulait toujours, très doucement. Dans quelques jours, elle serait physiquement sur pied, les aides-soignantes n’en doutaient pas. Pour le reste, elle se débrouillerait bien. C’était ça aussi, la vie.