Pâtisserie des rêves, rêves de pâtisserie : le fantasme sucré des femmes ?

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par Rouge

Critique un peu divagante d’une pâtisserie parisienne… ou comment passer de la Pâtisserie des Rêves à la question marketing et quasi-ontologique du rapport des femmes au sucre.

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Ceci devait être une critique purement gustative d’une éminente pâtisserie parisienne. Et puis pas tout à fait. S’arrêter à la critique purement factuelle d’un lieu de délicieuse débauche sucré eût été bien trop superficiel. Pardon, donc, pour ces digressions qui n’en sont pas tout à fait, mais la semaine étant prétexte à la douce rêverie, j’ai pensé que je pouvais me permettre cette raisonnable folie.

La Pâtisserie des Rêves ou l’atelier à petits plaisirs

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La rue du Bac, celle-là même qui a vu naître mythique D’Artagnan, est l’écrin infernal (ou paradisiaque) dans lequel rêverait de s’enfermer tout être tiraillé par la quête de plaisir sucré. Toute pâtisserie nous y charme comme les demoiselles sur le chemin d’un Dom Juan… Et lorsque, charmé, on est tenté par les brillantes vitrines, on suivra, fatalement, le vieil et sage adage d’un certain Oscar Wilde, qui toujours nous fera céder, par ses aphorismes, aux affres délicieux du plaisir. Dalloyau, Du Pain et des Idées, Secco, et tout au bout… la Grande Epicerie… Et sans doute j’en oublie, hélas…

Soit, donc, si la constance n’est bonne que pour les ridicules, en pâtisserie, du moins, il est bon d’être fidèle à certaines valeurs sûres. Dans l’antre aux milles délices des pâtisseries de luxe, distinguez donc le 93 de la rue du Bac, sublime petit atelier orchestré par une éminente figure de la Pâtisserie française, Philippe Conticini et un maître ès événementiel, Thierry Tessier.

L’objectif affirmé par les deux hommes, sur le site internet dédié, est de faire redécouvrir la pâtisserie et ses grands classiques aux enfants (« redonner aux enfants l’envie de manger des pâtisseries et créer leur mémoire gourmande en revisitant les grands classiques de la pâtisserie française »). Objectif communicationnel, mais quelque peu hypocrite comme nous le verrons dans quelques lignes (car tout de même, la pâtisserie fait rêver… mais votre humble et passionnée Rouge n’est pas tout à fait niaise)

Thierry Tessier est un homme de théâtre, au parcours atypique. Cela se voit. Car pénétrer dans cette petite boutique du 93, rue du Bac, c’est entrer dans un beau théâtre des saveurs. Petite, un peu exigüe, la pâtisserie des rêves se distingue par cette forme centrale de grande machine merveilleuse et magique qui semble être un arbre créateur d’exquises pâtisseries sous cloches : c’est le cœur de cette petite pièce carrée que constitue la boutique. Un voyage dans des formes rondes, douces, encore encouragé par ce rose tendre qui est la signature de la marque, et que l’on retrouve partout, avec l’assemblage de petits ronds blancs, le logo. Le ton, l’atmosphère est donné.

Pénétrons plus avant et observons de plus près les délices précieux protégés par les cloches de verre. Mille-feuille (servi minute), éclair au chocolat, tarte Tatin, Paris-Brest (le meilleur du Tout-Paris, paraît-il), les grands classiques de la Pâtisserie française y sont. Avec cette touche de perfection, de minutie ultime qui donne à toute dégustation un goût d’expérience inédite, différente de toutes les habitudes gustatives prises (la notion d’expérience étant aussi liée au fait que ce type de pâtisserie reste pour un budget moyen un luxe hors de toute nécessité vitale, et qu’il faudra donc en profiter jusqu’à la dernière miette avec un plaisir démultiplié, parce que trop rare, que les bobos parisiens trop habitués ne peuvent hélas pas connaître…)

La première bouchée (de mon Paris-Brest à 6 choux) est celle d’une inculte, celle de l’enfant qui ne sait pas, qui découvre. La deuxième cherche à comprendre, dissèque la rondeur de la crème praliné, le moelleux de la pâte à choux. La troisième essaye encore de percer le mystère, de démonter, pour voir le pralin liquide qui se cache dans chaque chou… Et puis enfin, il y a le plaisir ultime de l’esthète ignorant, qui a su percer le mystère à demi, mais humblement, se laisse aller à cette certitude qui était déjà la première « Qu’est-ce que c’est bon ! »

Las pour moi, les créations de la Pâtisserie des Rêves sont peu à ma portée financière, et je n’ai pas testé toute leur diversité. Mais pour les quelques éléments que j’ai eu le plaisir de goûter, la réflexion sur les classiques, la perfection de la mise en forme et cette forme de minimalisme (pour le forêt noir, ne conservez que la cerise… un bijoux hors de prix, à déguster à deux, magnifique) n’ont pu que me séduire. Enfin, le goût et la finesse des produits m’a ravi. A noter que la Pâtisserie des Rêves développe aussi la boulange avec ses viennoiseries aux formes inédites (en tourbillon, par exemple), ainsi que des produits dérivés, à la présentation raffinée (guimauves aux goûts secrets, palets, sablés, pâtes de fruit rondelettes…) et s’ouvre à l’édition avec la parution d’un livre au titre éponyme. Conclusion de cette critique : cédez donc à la douce tentation de vous perdre du côté du 93, rue du Bac…

Le Marketing (ciblé?) du rêve pâtissier

Avouez qu'on en mangerait !

Avouez qu’on en mangerait !

Soit… quelle belle et noble entreprise ! Et pour le plaisir gustatif des enfants en plus ! Stop. Ne nous leurrons pas. Peu d’enfants pourront, avec leur maigre argent de poche, récolter les fruits de l’arbre magique central de ce beau concept-store onirique qu’est la Pâtisserie des Rêves. Et quand bien même la situation financière de nos bambins leur permettrait de telles folies, peut-être apprécieraient-ils peu la perfection architecturale et gustative des choses, en restant à la première phase de la dégustation « mmm… c’est trop bon ! », phase déjà très élaborée, certes, et qui manifeste déjà d’un bon goût certain. Soit, ne nous leurrons pas, donc, la plupart des acheteurs de la Pâtisserie des Rêves sont au mieux de grands enfants séduits par la beauté esthétique et gustative des pâtisseries présentées, au pire des bobos blasés qui achètent cher parce qu’ils le valent bien et que leur narcissisme se complait dans la dégustation de mets d’aussi grande classe qu’eux-mêmes (ce en quoi ils se gourent totalement, les concernant).

La Pâtisserie des Rêves est faites pour nous, nous les femmes. Quasi exclusivement. D’abord, cette considération pourra paraître bête et méchante, mais la boutique est rose. Un rose très doux, apaisant. Et puis tout est rond, doux, jusqu’au logo blanc. Et l’on sort de la pâtisserie avec son petit paquet cadeau de forme conique tout à fait original, avec un sachet en papier cartonné rose et l’impression d’avoir acheté des habits de naissance dans une boutique pour enfants. Ce n’est d’ailleurs pas une boutique, c’est une matrice protectrice contre le monde piquant, le monde des Hommes salés et rustauds qui n’aiment pas la Pâtisserie, qui préfèrent le saucisson, les cacahouètes et la bière, assis les jambes écartés dans le canap’ à regarder un bon vieux match de football et à pousser leur gueulante tout seuls quand l’arbitre commet une impardonnable erreur, de celle qui changera le cours du match (et de l’Histoire qui plus est !). Une petite voix vous chuchote tout doucement, lorsque vous entrez dans la boutique, « viens, ici tu seras protégée… mange une pâtisserie, et tu seras ravie dans un monde de volupté doux et sans danger : le monde merveilleux du sucre, évanescent, qui ne te blessera pas… » Oui, c’est cela, entrer dans La Pâtisserie des Rêves, et observer les choses ainsi « pragmatiquement » m’interroge : dans quelle mesure la pâtisserie, le sucre est-il lié au féminin ?

Analyse de Beauvoiresque : la femme est-elle un sucre comme un autre ?

Sommes-nous toutes de bonnes pâtes ?

Sommes-nous toutes de bonnes pâtes ?

La Pâtisserie a connu ces dernières années un véritable regain d’intérêt, avec le développement d’émissions de télévision rattachées (Le Meilleur Pâtissier étant la dernière en date), la création et le boum éditoriale et numérique de véritables superstars de cet Art culinaire… La ménagère de 25-40 ans adore… elle rêve de préparer ces mêmes petits plats, pour son propre plaisir mais aussi pour celui de le partager avec d’autres. Et moi-même, parfaitement en phase en cela avec vous ô nobles contemporain(e)s, je ne peux me dédire d’un goût certain pour la Pâtisserie, goût clairement manifesté dans la critique ci-dessus.

Néanmoins, pourquoi m’attacher plus précisément au sucré qu’au salé ? Certes, sans doute pourrai-je m’arrêter à des considérations physiologiques, ou de goût personnel… Or, physiologiquement, il ne semble pas y avoir de besoin particulièrement féminin de sucre, et mis à part quelques chercheurs qui font l’hypothèse que les hormones influent sur l’envie de sucre des femmes… En revanche, au rang des compensations, le sucré est communément admis comme émotionnellement efficace (comme le chocolat considéré – scientifiquement, nous laisse-t-on entendre – comme excellent antidépresseur). Bridget Jones mangeant du pâté de foie, ça n’existe pas !

Et si ce besoin de sucre et de pâtisserie était aussi induit par des habitudes culturelles : les filles préfèrent le sucre, les garçons le sel ? Et me voilà tombant dans les considérations de Simone de Beauvoir, avec laquelle pourtant j’ai de nombreux désaccords (et quelques accords aussi) à titre personnel. De fait, considérant les faits à la Simone, j’indiquerais que les femmes ne peuvent que s’entendre avec l’Art pâtissier, et même, que la pâtisserie est un art très féminin.

Si l’on observe la nécessité vitale d’une pâtisserie dans un quelconque repas occidental, on est forcé d’aboutir à ce constat : elle est nul. La Pâtisserie, le dessert, n’est pas le plat de résistance, ce n’est pas ce qui tient au corps et permet à l’être humain de survivre. Pour cela, il y a la viande, le sel (de la Vie), les légumes, les féculents. Le dessert, c’est l’accessoire, ce qui vient tout clôre, l’inutile. En cela, la pâtisserie, c’est l’altérité, l’autre qui fait parfaitement écho à cette Autre que représente la Femme. En cela aussi, la pâtisserie peut devenir poétique, inutile et être l’objet du rêve inaccessible, comme l’est l’idéal féminin.

Bien sûr, si j’avais à faire face à ce raisonnement à la Simone qui me pique un peu malgré un certain raisonnement fort correct, je lui répondrais que pourtant les grandes icônes de la Pâtisserie sont des hommes.

Élémentaire ma petite (et sotte) Rouge, argumenterait sans doute Simone (et elle aurait raison). Les Femmes sont les cuisinières et le pâtissières du quotidien ; quant aux hommes, ils élèvent la pâtisserie à l’art et aux concepts. Ils réussissent à faire d’un monde de sens et de substances basses un monde d’idées et de concepts. En destructurant les éléments, ils en construisent de nouveaux. Et les voici, ces beaux messieurs pâtissiers, ces Felder, ces Conticini, ces Michalak, dans la figure qui leur sied le mieux : celle de la virilité créatrice, transcendante, distribuant leur savoir avec générosité à la masse des femmes immanentes, groupies passives, lectrices sans créer elles-même.

A cet instant, je ne pourrai que donner raison à Simone, et lui indiquer qu’il est bien triste de revivre 1949, l’année de parution du Deuxième Sexe, en 2014. Mais ce serait oublier qu’en écrivant ces mots, j’ai créé moi-même, j’ai réveillé une Simone, et affirmé transcendentalement mon moi subjectif dans une forme de critique pas forcément très conceptuelle, mais qui du moins, dans ses divagations, m’est propre… et que vous avez grand mérite à lire jusqu’au bout.

Navrée (faussement), chère Simone, je continuerai donc, en tant que femme, en tant que moi, à préférer le sucre au sel, le poétique au nécessaire, et promis, un jour, je me ferai une soirée foot, bière et saucisson les jambes écartées devant la télé, juste pour satisfaire à la parité… Mais pour la troisième mi-temps, ne rêve pas, Simone, ce sera pâtisserie !