Peau morte

Share Button

par Rouge

Noir et blanc

Noir et blanc

Une peau morte… pour une nature vivante à vif

Une enveloppe était posée sur le bureau. Elle frappait un peu sur le bureau sombre : une enveloppe toute simple, blanche, entouré d’ombres sur ce bureau vide. Les dossiers avaient été rangés, classés par la secrétaire, celle, toujours joyeuse, qui adorait les mangas et qui passait son temps à mâchonner les sucreries chocolatées cachées dans son sac à main. C’était une lettre toute menue dans cette pièce un peu pompeuse, protocolaire et excentrée des salles de cours et de la bibliothèque. La dernière sonnerie avait retenti, les voix grouillaient à l’extérieur ; les pas s’accéléraient et les cris fusaient.

Tous les matins, depuis quelques mois, Marie se levait pour un petit grain d’humanité. C’était idiot d’y croire, à ça, au XXIe siècle ; elle le savait : tout le monde le lui avait bien dit : « Au temps d’internet, des nouvelles technologies et de la mécanique des corps et du cœur, quelle idée ! Quand tu aurais pu gagner ta vie facilement en école d’ingénieur ou de commerce, si tu nous avais écoutés ! Un grain d’humanité, et tu trouves ça où, dans la lecture ? Lire, écrire, mais c’est de la paresse, ma grande, à dormir dans ton lit toute la journée avec toujours ce bouquin de la bibliothèque entre les mains ! Mais redescends sur terre ! »

Elle le savait bien, tout cela. Elle ne pouvait pas s’en empêcher, pourtant. Elle, c’est à Proust, à Verlaine, à Madame de Lafayette, à Aragon et aux autres qu’elle croyait. A la beauté des mots qui touchent et qui métamorphosent en Hommes. Sa religion, avec un fond de culpabilité parce qu’elle aurait aimé que les autres comprennent, et ne pas être pour eux ce poids mort, cet échec qu’ils n’arrivaient pas à accepter.

C’était un grain d’humanité comme un grain de beauté sur la poitrine, placé juste à côté du cœur… Pas grand chose, en somme. Ce petit rien qui affleure, presque inexistant, intime, et qui disparaissait si facilement. Il était rare, fragile, discret comme un frisson qui vous hérisse et pourtant tout le monde en possédait une petite part. La plupart des gens le confondaient avec l’illusion ou l’idéal, ce grain d’humanité, avec l’espoir. Mais Marie savait bien la différence, elle la sentait à chaque fois qu’elle lisait et cela justifiait tout.

Alors, pour la passion du grain d’humanité, Marie avait choisi. Elle ferait un métier qui allumerait cette étincelle vacillante chez ces enfants qui l’avaient parfois perdu trop tôt, ou qui n’avaient pas appris à être. Professeur. Elle serait professeur de Lettres. Tout le monde avait beau dire, ce n’était pas le salaire qui l’avait attirée vers cette voie. Ni les grandes vacances que tous lui enviaient. Ni la facilité de gérer son emploi du temps familial de future bonne mère. Ce dernier point l’aurait plutôt éloignée. Non, c’était le grain d’humanité, éclair étrange et fugace, merveilleux, qu’elle aimait retrouver et déceler dans chaque être qu’elle croisait. Les toucher par les mots et voir, l’espace d’un instant, leurs regards briller parce qu’on leur a donné un petit quelque chose qui n’est pas seulement du savoir, qu’on les a accompagnés et qu’à présent seuls, ils peuvent mieux comprendre, ils savent, et ils possèdent ce trésor de transmettre et de sentir les mots comme une caresse toute douce qui les rend plus humains et les façonne. C’était précieux.

Dans les livres, dans ces œuvres mortes, étrangement elle retrouvait toujours l’humain. Chaque mot d’un livre lui donnait un autre à effleurer, et c’était toujours une découverte subtile et délicate, où l’auteur vous guidait, vous confrontait à la différence et à l’amour. Entrer dans la peau d’un autre, l’avoir vraiment dans la peau, c’était sa richesse de la littérature. Ça l’avait sauvée de sa réalité, un moment, elle. De la tristesse monotone et l’ennui de la réalité et de sa solitude lorsque les autres passaient leur temps à vivre des vies qui ne leur allaient pas, ou à jouer aux adultes trop vite. La littérature lui avait appris à lire dans les êtres et à voir les humains en eux, et cette faible lueur qu’eux-mêmes ne voyaient souvent pas. Pas de la perfection, de l’humain. C’est ce qu’elle aimait dans les autres, dans ses élèves, elle les acceptait et les respectait, parfois plus qu’elle-même, parce qu’ils avaient cette pépite qui pardonnait tout : un grain d’humain à fleur de peau, parfois malmené, mais qui un jour les ferait se respecter, et avec un peu de chance réussir à aimer, être capable d’aimer vraiment. Pas juste comme les automates de la télé. Avec toutes les entrailles du corps et sur toutes leurs parcelles de peau. De vivre en entier.

C’était samedi.

Déjà la moitié de l’année, les heures passées à préparer les cours avaient été épuisantes, et les copies à corriger, l’enchaînement des jours à flux tendu… Les nuits, elle s’endormait quelquefois préoccupée par ce regard de fauve qu’Aurore lui avait lancé lorsqu’elle l’avait punie, peut-être trop durement ou pas assez (elle ne savait pas, regrettait parfois) ou avec les mots très durs que Sam lui avait jetés au visage. Malgré tout, elle y revenait toujours, à son collège, et à sa salle de classe impersonnelle, allongée et avec d’immenses tables blanches, toujours remplie des devoirs d’Art plastique.

Elle avait préparé ses photocopies, en allant très tôt en salle des profs, découpé les textes pour qu’ils n’y passent pas trois heures. Son tableau était prêt. Des craies, un stylo. Sa feuille de préparation, l’ordinateur ouvert pour l’appel. Bien. Mais les élèves de la 5eB n’étaient pas faciles. Comme s’ils avaient choisi, dans une émulation collective, d’agir groupés, contre elle, contre le français. Non, bien sûr, ce n’était pas elle qui était visée, c’était l’institution, et puis il faut bien que jeunesse se passe. Au fond, seuls, chacun à part, ils feraient des gens très bien. Ne surtout pas les considérer comme des animaux… même si j’ai la sensation qu’ils ne veulent que me sauter à la gorge. Essayer de les toucher avec des mots. Certains étaient de véritables soutiens, mais il y avait ce groupe, avec même d’excellents élèves qui s’encourageaient les uns les autres à se rebeller… pour la beauté du geste. Le cours avait commencé à peu près normalement, malgré un chahut étonnant pour la dernière demi-journée ensommeillée de la semaine. Elle suivait sa feuille de préparation, essayait de ne rien oublier et de les entraîner sur son terrain selon la ligne qu’elle avait cheminée pour eux.

Et puis… 15 minutes avant la fin, Romain avait tiré un morceau de gomme alors qu’elle avait le dos tourné. Dans sa nuque.

Ce n’était qu’une toute petite parcelle de sa peau. Peut-être même pas plus qu’un millimètre carré. Un peu de gomme. Même pas de bleu, de cicatrice ou de blessure visible. Et ça lui faisait mal jusqu’au cœur comme si on le lui avait dépecé, le cœur, comme une torture qui ne s’arrêtait plus et qu’elle ne pouvait, non, vraiment plus du tout contenir. Les larmes avaient jailli malgré toute la concentration qu’elle employait à les retenir. Ne pas pleurer, ne pas faillir, ne surtout pas pleurer devant des élèves. J’ai honte. La honte de ne pas réussir. Je n’y arrive pas. Et en arrière-plan, le refus, flou mais résolu, de les abandonner maintenant. Les élèves riaient. « Eh ! Romain, t’as fait pleurer la prof ! T’es trop con ! » disait l’un, goguenard. Une autre, avec un ton un peu potache « Mâdâme, ça va ? Ben parce que si ça va pas, faut aller à l’infirmerie, mais moi vous m’avez pas laissée y aller, alors vous non plus… » « Putain, c’est quand que ça sonne ! » Et puis il y avait les silencieux, ceux qui viendraient en fin d’heures pour s’excuser pour les autres. Gentiment.

Marie n’était pas sortie. Elle avait attendu la fin de l’heure pour se terrer dans les toilettes handicapé (celles réservées aux professeurs), juste quelques minutes. Elle s’était regardée dans le miroir un moment, et la peau rougie, mal, un flux de larmes avait rejailli. Ça ne s’arrêterait plus ce matin mais il fallait continuer. Plus que 3 heures de cours. Heureusement que c’était trois fois le même ! Il n’y aurait pas à réfléchir… Et puis le bruit avait déjà couru que la prof avait pleuré, alors certains chercheraient à en profiter, quand d’autres, un peu, compatiraient. « Tant pis. J’ai mal et je suis un être humain, alors je pleure, même s’ils ne comprennent pas. »

Bien sûr, elle rédigerait un rapport d’incident. En rester aux faits, ne rien dire des profondeurs, du mal qui lui avait brisé les os sous la peau. De toute façon, elle n’avait plus les mots. Et puis ça ne changerait rien. Romain serait exclu : trois jours de vacances pour lui que les autres lui envieraient en secret, comme elle l’avait fait lorsqu’elle était élève. Parfait pour sa réputation de caïd auprès des autres ; il en serait fier. Mais elle ne lui en voulait pas, il ne savait pas… Il n’arrivait pas à comprendre la portée de ses gestes et se murerait dans le silence avec ses parents honteux et perdus. Bien sûr, elle rencontrerait les parents, qui s’excuseraient, trouveraient des circonstances atténuantes à leur fils.

Des parents comme elle en avait déjà rencontré des dizaines, polis et courtois. Parfois même un peu mielleux, voire flatteurs, parce qu’il fallait bien être sympa avec la petite jeune. Ah, si l’éducation s’apprenait biologiquement avec la naissance de bébé, tout serait plus simple… Mais il semblerait que l’instinct maternel et paternel ne contient pas la fonction, alors ils essayent de recoller les morceaux quand il est trop tard, quand les caprices du petit bout en culottes courtes sont devenus des frasques d’adolescents rebelles. Les excuses ne changeraient rien, parce que le mal était bien plus profond, gravé dans sa chair, transperçant la peau bien plus loin que le simple effleurement d’un morceau de gomme.

Oh, la semaine suivante, le proviseur, avec le joli papier du rapport d’incident, viendrait sans doute, arborant fièrement son costume trois pièces, accompagné, pour le soutenir dans ses admonestations et remontrances, de l’adjointe elle aussi en tenue stricte exigée. Les élèves seraient alors gênés, l’espace de quelques instants. Certains s’en voudraient, un peu, et puis ils sont jeunes, qu’en auront-ils à faire, de la petite Marie ? Ah non, pas Marie, Mâdâme Mêêêy ?

Et puis elle était rentrée chez elle. S’était terrée dans son lit, dans l’ombre, toute petite, presque cachée, et là encore ça coulait, et les frissons parcouraient sa peau, elle frémissait, et elle sentait l’impact encore, dans sa nuque, et le froid qui l’emplissait, la parcourait toute entière.

Puis elle avait pris un livre. Ça la consolait toujours de prendre un livre, comme un baume apaisant sur ses blessures. Rien que le contact froid, doux, avec les pages, le papier, et ces mots merveilleux qui l’emporteraient ailleurs, la raviraient comme un voleur qui l’emporterait si loin de cette réalité. Rien. Elle ne sentait plus rien. Même Aurélien n’avait plus d’effet. Elle avait cherché, de toutes ses forces, avec les ongles de son imagination, à s’accrocher à ces mots qui noircissaient les pages. Elle ne pouvait plus. Elle n’était plus prise. Elle l’avait perdu. Le contact avec le rêve, avec l’espoir. Elle revoyait la scène, Romain, et la lutte qu’elle n’arrivait pas à gagner, qu’elle menait à chaque heure depuis le début, contre certains élèves qui se sentaient enfermés dans l’arène, pour que tous puissent apprendre.

Et quand Pierre était rentré, Pierre qui la retenait quand elle tombait, elle n’en pouvait plus. Il lui avait mis la main sur son épaule, s’était approché. Mais elle ne pouvait plus être touchée sans ressentir ce mal qui était trop fort et les larmes qui montaient toujours… Ces bêtises de larmes qui coulaient, et elle honteuse de ne plus retenir le flux… et de les lui montrer. De ne plus avoir la force de rien lui cacher de tout le mal qui transpirait chaque pore de sa peau… Ses mains n’arrivaient plus à la consoler tout à fait, ce visage n’arrivait plus à lui faire oublier la centaine de visages qui l’attendraient le surlendemain, le regard plus ou moins dur, avec des mots qui entrent dans la chair, crus et vifs, trop forts pour qu’eux-même puissent vraiment les maîtriser… Patiente, trop, elle leur pardonnerait, parce qu’ils ne savaient pas et qu’il fallait qu’elle leur apprenne, qu’elle continue d’essayer de leur apprendre l’humanité. Juste un grain, une petite parcelle à gagner pour qu’ils comprenne que des mots suffisaient pour blesser, et que derrière des gestes, un gouffre de violence pouvait s’ouvrir, et qu’un être pouvait y tomber.

Nous étions le 30 juin. Marie avait tenue toute son année, respectant ainsi le fameux devoir d’assiduité du fonctionnaire dont on lui avait rappelé les règles lors de son année de préparation. Chaque semaine s’était succédée, et d’autres samedis avaient passé. Marie était satisfaite de ne pas les avoir laissés… ô sans doute, il y aurait eu quelqu’un d’autre pour la remplacer, de plus compétent, cassant comme il faut et qui vous aurait mené la barque et la lutte contre le moindre faux pas des élèves de ses classes. Mais elle était sûre qu’au fond, même avec ses défauts et ses faiblesses, ils n’auraient pas compris, eux. Elle était restée, elle avait enfoui derrière des apparences de calme toutes les blessures, et puis parfois il y avait eu des chutes ; elle ne savait plus vraiment comment elle réussissait à tenir debout, maintenant. Le dernier jour, elle avait lu une forme d’attachement et de reconnaissance dans les yeux de certains, de la sympathie et aussi un tout petit peu de respect, bien au fond, parce que ce genre de choses ne se montre pas, et encore moins devant les copains. Ça ne changeait plus grand chose. C’était fini. Le grain d’humain était une tumeur, mais qu’importe, sa peau, elle la leur avait donnée, elle n’en avait plus, quand bien même ça ne se voyait pas.

Le 30 juin, la lettre était posée sur le bureau du proviseur. Une lettre un peu humide, avec du papier écorché par la plume d’un stylo à l’encre délayé dans le sel des larmes, et dans des failles de sang. Une lettre au papier un peu froissé, vieilli et fatigué, noirci par de petites taches sombres. Et les mots de Marie, des mots administratifs et sans vie.


0 comments