Plus swag d’être une ordure qu’un gentil

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Par Revolver

« Mieux vaut tête bien faite que tête bien pleine », assurait Montaigne au XVIe siècle. Vincent, mannequin et docteur ès lettres, dépasse cette battle entre érudition et intelligence et prouve cinq siècles plus tard qu’une personne bien faite peut en avoir dans le ciboulot ! Il enseigne aujourd’hui dans un institut privé à Genève après avoir soutenu une thèse consacrée aux Histoires tragiques et  » canards sanglants « (plus particulièrement à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle) qui vient tout juste d’être publiée et disponible ici. Il est beau, il est cultivé et brillant et il nous parle de notre attirance, inavouée mais bien ancrée en nous, pour la laideur de l’âme humaine.
Un beau gosse fascinant qui nous parle de fascination pour la laideur morale

Un beau gosse fascinant qui nous parle de fascination pour la laideur morale

 

En lisant les faits divers, joue-t-on à se faire peur, se rassure-t-on en se disant que les monstres, ce sont les autres et pas nous, prend-on plaisir impunément à l’horreur? Comment expliquer le plaisir et la fascination au XVIe comme aujourd’hui pour le récit de ce que l’homme peut commettre de plus abject? 

L’Homme a toujours trouvé en lui-même le sujet d’étude le plus fascinant qui soit. La fascination du « monstre » est ancestrale et remonte bien avant l’époque chrétienne même si c’est le Christianisme qui s’en est servi pour manipuler les foules et lutter contre l’hérétique, notamment au Moyen-âge. Quand on observe avec attention les textes fondateurs qui ont constitué la civilisation occidentale, il n’est question que de meurtres parricides, infanticides et créatures épouvantables. Que ce soit dans la mythologie ou les tragédies antiques, les créatures monstrueuses abondent: Cyclopes, Érinyes, Gorgones, sirènes, sphinx, tritons et j’en passe…Les grands mythes sont également épouvantables à souhait : Médée la magicienne qui égorge ses propres enfants pour se venger de son époux adultère, le banquet de Thyeste où, pour se venger, Atrée donna en déjeuner les enfants de son frère à celui-ci pour se venger d’avoir épouser sa femme…Il y aurait également de quoi discuter sur les Contes merveilleux  que nous proposons avec fierté à nos enfants! On voit bien que nous sommes baignés dans une culture de l’horreur et que nous nous délectons des atrocités humaines.

Au XVIe siècle, l’Eglise catholique a bien compris cela. L’émergence du protestantisme dans toute l’Europe a mis en péril la grande unité catholique et Rome voit que la France lui échappe et est prête à basculer dans la Réforme à la fin du XVIe sous l’influence des monarchies du Nord et de la Suisse. Le Vatican donne donc en mission aux religieux français d’effrayer le peuple par le biais de récits épouvantables (les faits divers sanglants) et de lui montrer les horreurs qui lui arriveraient en cas de conversion vers la foi « hérétique ». Du coup, ces récits créent un effet de fascination-répulsion chez le lecteur tout à fait efficace.

Aujourd’hui, dans notre société largement déchristianisé, on conserve ce goût de la transgression et comme pendant les guerres de religion, nous baignons dans une société de violence : attentats meurtriers, génocides…mais il me semble que c’est surtout dans les foyers que l’horreur est la pire nous en avons régulièrement la preuve dans l’actualité : enfants battus à mort et enterrés par des parents consentants, bébés congelés, attouchements et brimades sexuelles pendant des années, esclavagisme sexuel…et tout cela se retrouve ensuite dans les pages centrales des grands journaux ou dans des magasines spécialisés du type Le nouveau Détective vendu en masse dans les gares ou sur la plage pendant les vacances. Je crois que l’Homme ne cesse d’observer le spectacle effroyable de son inhumanité et jouit d’une forme de pouvoir qui le rapprocherait peut-être de Dieu.

Quand on parle de récit tragique, on pense d’abord aux grandes tragédies : n’y a-t-il pas une contradiction à vouloir représenter le laid dans l’art?  Dans ta thèse, tu abordes la mise en scène, notamment à l’aide de représentations picturales, du récit tragique, du fait divers: qu’y a-t-il, au-delà d’une esthétique de l’horreur, une esthétique de la laideur morale?

Ta question pousse à des réflexions particulièrement complexes entre la littérature, l’esthétique et la philo! Il y a encore de quoi écrire une thèse! Tout d’abord est-ce que l’Art a pour vocation à représenter le Beau? Les premières peintures rupestres dans les grottes représentaient la vie quotidienne avec ses joies…et ses malheurs, notamment la mort. Comme disait Hugo: « le beau n’a qu’un type le laid en a mille ». Il me semble que la représentation de la laideur (physique et morale) est beaucoup plus riche et fascinante que le beau notamment quand l’esthétique classique a voulu le réduire à un Beau univoque et absolu, stérilité même de la création quand on y réfléchit…D’ailleurs les grandes tragédies classiques reposent comme on l’a dit sur les crimes les plus épouvantables et le génie d’un Racine a été de faire du sublime à partir d’histoires moralement abjectes! L’esthétique baroque puis le Romantisme avec le registre grotesque, considère pleinement le rôle de la laideur comme partie intégrante de l’Art. Pour qu’il y ait une reconnaissance du Beau, son opposé doit figurer. Pas de beauté sans laideur et réciproquement; cette vision du monde comme une totalité me semble très juste et cohérente et on l’a retrouve dans d’autres civilisations, notamment asiatique avec le Yin et le Yang. Personnellement, j’ai toujours trouvé qu’au moment le plus atroce que ce soit dans une tragédie ou dans un film d’épouvante, il y a du sublime. On peut également s’interroger si la vision esthétique de l’horreur est la même s’il de s’agit de fiction ou de la réalité; chacun possède sa propre sensibilité. Aujourd’hui cependant, on constate que les bons sentiments ne font pas l’unanimité chez les jeunes et qu’il est beaucoup plus « swag » d’être une ordure qu’être un gentil…ce renversement des valeurs interroge.

Il y a un rapport ambivalent au récit d’épouvante: on s’y (com)plaît mais on le méprise en même temps, en témoigne la considération du fait divers journalistique – les chiens écrasés – comme un genre mineur. Comment l’expliques-tu?

Oui, c’est le dilemme humain entre la bête et le divin! L’Homme aime sa part de bestialité car il s’y reconnaît mais il est inévitablement attiré par cette part de divin à laquelle il aspire. Je pense que l’on conserve toujours un fond commun de culpabilité chrétienne face à ceci. Nous ne pourrions pas nous délecter du malheur d’autrui. Cependant, le voyeurisme (et là si je dis « malsain » j’engage un discours chrétien) est déculpabilisé lorsque les actes horribles se passe chez le voisin plutôt que chez soi. Cette distance, cette frontière opérée par le support papier du magazine rassure le lecteur qui estime finalement que ce qui arrive aux autres ne peut arriver dans son propre foyer. On est d’ailleurs toujours surpris de constater que ce qui arrive de pire peut aussi se dérouler dans notre quotidien. Qui n’a jamais été voir de plus près ce terrible accident qui vient de se produire sur le bas côté de la route ou se pencher sur les fenêtres du train pour voir celui qui vient de se jeter sur les rails? Cette curiosité pour l’horreur me semble proprement naturelle.

Quels sont les héritiers contemporains des « canards sanglants » du tournant du XVIIe?

La rubrique des « chiens écrasés » qui a fait son apparition dans les magazines dans la seconde moitié du XIXe siècle, n’a cessé de prendre de l’importance jusqu’à aujourd’hui où on lui consacre des revues spécialisées Faits divers criminels, Nouveaux détectives et même des émissions TV : Enquêtes criminelles, Crimes… Mais le format ou l’heure de diffusion reste encore confidentiels (presse à petit budget, heure de diffusion tardive…) On assume beaucoup plus la lecture de la presse people (où il y a autant d’épouvante parfois) que ces récits.