Poètes à jeter à la corbeille à papiers ?

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par Rouge

Réflexion sur ces rares poètes que l’on jetterait bien dans la corbeille à papiers, mais qui survivent, dans une forme de guerre et de confrontation performée avec la langue et le monde.
Les poètes contemporains, entre deux tentations : fixer ou vivre le rythme ?

Les poètes contemporains, entre deux tentations : fixer ou vivre le rythme ?

[ Que le lecteur de cette curieuse réflexion me pardonne. Ceci n’est pas une réflexion faite dans un état objectivement raisonnable. Non pas, que comme ces divins poètes, j’aie succombé aux divins nectars de Bacchus, mais je n’ai pas bu une goutte de café en ce jour et cela nuit fortement à ma vivacité intellectuelle… Soit, un essai de vraie blonde masquée qui parle de poésie, ça vous dit ? C’est parti ! ]

A moins d’être un éminent professeur de faculté au narcissisme forcené qui se passionne pour la poésie pour y apposer son nom dans des ouvrages universitaires que personne jamais ne lira sauf ses étudiants et rêver la gloire littéraire; à moins d’être un tordu chevelu désaxé ou simplement bobo qui veut se la jouer intellectuel; ou enfin, à moins d’avoir eu pour projet de fin d’année la publication d’un ouvrage sur le sujet (mon cas), ne nous leurrons pas : la poésie, et qui plus est la poésie contemporaine (ah bon, ça aussi, ça existe ?), c’est, n’ayons pas peur du mot, de la merde.

Oui, parce que franchement, encore, les vieux poètes, ceux qu’on ne jette pas encore dans la corbeille à papier parce qu’eux, les Rimbaud, Verlaine et Baudelaire, ils sont utiles et présentés dans les manuels scolaires, les vieux poètes, donc, avec leurs jolis portraits romantiques les yeux dans le vague, eux au moins ils faisaient des vers, ils obéissaient (ou désobéissaient déjà) à une métrique, à une forme particulière, alors que les nouveaux…

Oui, les nouveaux, les poètes contemporains, ceux qui continuent d’écrire même après Auschwitz et l’affirmation d’Adorno, seuls quelques fous notoires s’y intéressent, et pourtant, le champ poétique français offre une diversité et une innovation formelle qui remet notre monde en question, et qui interroge même, souvent, son propre support.

Po-êtres de papiers

Nul art n’a plus besoin de papier que la poésie. Nul art n’a plus besoin du blanc, du vide de la feuille pour établir ce contrepoint magique qu’est la poésie, entre l’ombre et la lumière, entre l’intime et l’universel. Pour cette raison, la poésie reste un art du papier. Elle a besoin du papier en tant qu’espace, elle s’y invite comme dans un lieu où elle crée une forme de noirceur qui est l’humanité, qui est la création.

Cependant, le papier est aussi ce support où tout est figé dans l’éternité, de sorte qu’il est aussi un danger pour ces poètes contemporains se voulant avant tout fuyants, impropres à toute définition d’eux-mêmes et de leur art. « Mon poème est cassé ! Il est enfin écrit » : un poème, lorsqu’il est couché sur le papier, contient déjà l’essence de sa fin, il est mort sur la feuille de papier, mais en même temps, c’est la langue, le mouvement du rythme qui le faire revivre. Danièle Cohen-Levinas indique en effet que « la poésie vit de dérapages, d’échappées singulières, de non-coïncidences. Je me reconnais poète lorsque je suis en contact intime avec ce balbutiement de la langue qui jamais n’expose la totalité du sens. Le poète est celui qui s’incline sans poser de questions. »

Mais ceci n’est qu’un point de vue, et dans le champ poétique actuel, mille et une voix s’élèveront pour aller contre. Le poète, ne pas poser de questions ? Au contraire, il en pose mille, il interroge notre rapport aux médias, aux êtres etc, C’est du moins, sans doute, ce que répondrait Jean-Michel Espitallier, lorsqu’il récrit les lettres de Pérec et mentionne les souvenirs de Tchétchénie… « on prend le soleil » prend alors un sens tout autre et remet en question notre société de futilité et de vacances…

Poésie du faire : vers un art de la performance

L’art poétique dépasse son champ, et en cela, il dépasse aussi son support pour cogner tout azimut. Art non plus seulement littéraire, il devient art du corps : selon Jacques Ancet « toute expérience poétique tend à restituer au corps l’actualité de sa naissance. »  Il devient un art plastique qui se manifeste non plus seulement sur le papier mais aussi dans l’acte, dans le faire, et donc dans la performance. Jean-Michel Espitallier, lorsque dans l’ouvrage Portraits sans pose, on l’interroge sur son identité de poète, indique d’ailleurs que selon l’un de ses proches, il « est un plasticien qui travaille avec le livre », quand bien même il conteste toute forme cloisonnante de définition de poète.

Il s’agit, en premier lieu, de lectures de poèmes, orales, qui font retourner la poésie à ses origines. De fait, la forme poétique, son carcan initial et ses règles sont d’abord des règles mnémotechniques pour faciliter l’apprentissage (cf. les épopées grecques de l’Odyssée et de l’Enéide). Une lecture, comme celle que nous propose Nathalie Quintane, de son ouvrage Crâne chaud.

L’expérience triviale de la coiffeuse se transforme en expérience érotique, et enfin, devient une expérience de mots, langagière, finissant par ne parler que d’elle-même, de notre rapport aux mots.

La trivialité, le fait que la poésie soit liée au corps, jusqu’aux excréments, revient fréquemment dans la poésie contemporaine. Oui, les poètes eux-mêmes l’affirment, la poésie contemporaine, c’est bien de la merde, mais de la merde à travailler au corps, à transfigurer pour en faire quelque chose d’autre. C’est prendre une métamorphose qui n’aboutit pas forcément à quelque chose de beau, mais quelque chose d’autre, qui remet le monde, l’état initial et normé, en question.

Lorsqu’il tente d’expliquer sa vocation à sa mère, Christian Prigent, dans le mélange des tons qu’il emploie, met bien en évidence ce foisonnement de la langue, tendant quelquefois vers un lyrisme toujours nié, mais tout de même esquissé, puis vers un langage crû sans aucune concession, mais toujours dans un rythme, un rythme vital et nécessaire du corps humain et du souffle.

Ce point de vue, cette volonté de transfigurer la « merde », c’est aussi celui d’un poète tel que Charles Pennequin.

Dans « je me jette », la société de consommation, les entraves aussi que nous mettons à nos propres libertés dans la vie quotidienne sont interrogées.

Art de papier mais qui s’ouvre sur des performances chaotiques, étonnantes, parfois drôles ou choquantes, la poésie fait s’élever des voix multiples, qui jamais ne s’accordent. Mais sur le monde, elle pose un regard sans concession, qui du moins, qu’il plaise ou déplaise, remet nos habitudes en question. A ne pas jeter dans la corbeille à papier !


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