Le Prénom, film de la crise d’être

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par Rouge

affiche

Faire la critique d’un film sorti en 2011, il y a longtemps donc (à l’échelle actuelle) qui plus est, connu de tous, et diffusé il y a peu avec grand succès sur une grande chaîne de télévision pourrait paraître bien vain.

Tout au plus penserez-vous que c’est un choix par défaut, par une humble non-spécialiste du cinéma, qui fréquente, las, peu les salles obscures. Mais si ce film remporta un franc succès, dès sa sortie et ce malgré l’absence d’action, et déjà à l’état de pièce de théâtre sur les bancs du théâtre Edouard VII, c’est bien qu’il touche en nous, en nous les hommes et femmes de ce début de siècle, quelque chose de plus profond. Un malaise. Un malaise dont le nœud se noue dans le Prénom.

Car l’intérêt de ce film n’est pas forcément où on l’attend communément, et où les nobles critiques de l’Express se sont arrêté (« une comédie hilarante ») : elle est dans les mots, dans le prénom, et surtout dans la crise entre les mots et les êtres (qui a fait dire à certains, et avec raison d’un certain point de vue, que le film tendait au verbiage).

Un bon vieux film

Le Prénom, originellement, n’est pas un film. C’est une pièce de théâtre, tout comme l’avait été avant elle ce franc succès cinématographique de mes années collège : Le Dîner de Con. Mathieu Delaporte et Alexandre de la Patellière ont néanmoins un mérite dans les choix de réalisation effectués : avoir opéré avec mesure, et ne pas avoir rajouté trop d’éléments extérieurs à la crise centrale, celle qui se joue dans le huis clos d’un dîner familial.

L’action ? Impasse Bertholon, un dîner de famille se délite à cause d’une mauvaise blague de Vincent Larchet, sur le prénom de son futur enfant. Les personnages laissent tomber le masque, et c’est la crise.

Dans l’ensemble, si le Prénom n’est pas un film révolutionnaire sur le plan de la réalisation, il est de bonne et traditionnelle facture : celle du bon vieux film. La qualité des acteurs est indéniable, sans doute parce qu’avant de parader dans les salles obscures, ces derniers, pour la plupart, avaient déjà connu le succès sur les planches parisiennes du théâtre Edouard VII.

Le César à Valérie Benguigui pour son rôle secondaire mais de premier ordre paraît mérité. Il en est de même pour Guillaume de Tonquédec, qui campe avec plus de subtilité qu’il n’y paraît au premier abord, un personnage efféminé aussi creux que le Tuba dans lequel il souffle. Ma perception du jeu de Patrick Bruel est plus mitigé. Peut-être un effet nocif propre à ma génération : voir Patrick Bruel dans un jeu d’acteur, pour moi, c’est voir la personnalité Patrick Bruel, non le comédien, et il m’est impossible de le dissocier du chanteur. Néanmoins campe-t-il, même s’il est un peu vieillissant pour ce rôle de futur papa, une voix-off narcissique arriviste fort convenable et somme toute est-il assez attachant dans une autodérision textuelle bien maîtrisée.

Quant aux qualités purement cinématographiques, toute inculte cinéphile que je sois, je n’ai pas remarqué de prouesses : le jeu sur les images, le contenu off est souvent à l’origine d’un comique de décalage pas désagréable, mais pas transcendant non plus. On en voit les fils, mais on se laisse prendre parce que ces petits détails comiques mettent un peu de légèreté dans un contexte qui bien vite ne le sera plus. Mais cette ponctuation riante n’en demeure pas moins essentielle, comme dans toutes les tragédies, parce qu’elle permet de conserver une part d’humanité dans la crise en huis-clos.

Huis-clos du Prénom

Il s’agit bien d’une tragédie qui se noue devant chaque spectateur. Sans doute, on me reprochera d’avoir pris cette comédie trop au sérieux. Mais oui, je vois bien ici n Huis Clos sartrien de masse, vulgarisé, et qui nous pose des questions fondamentales, des questions qui sous couvert d’humour et de légèreté, nous touchent et font écho à notre propre existence. S’il n’y avait pas cet écho sous le rire, un tel succès n’eut pas été possible.

D’abord, il y a cette question impossible à résoudre : celle du Prénom, ce prénom infâme, qui ne devait pas être prononcé, et qui l’est pourtant dès la 24ème minute. Et la question prête à polémique : doit-on considérer qu’un prénom est la possession exclusive d’un individu vivant dans un temps donné, et que transmettre ce prénom ne renvoie aucunement à toute Histoire collective ? Doit-on penser que transmettre un prénom, c’est aussi transmettre l’hérédité des actions de tous ceux qui l’ont porté ? Mystifier, ou contrer l’Histoire en incarnant une forme de nouveauté sous couvert du même prénom ? La question reste en suspens, car ce n’est pas, au fond, elle qui est essentielle.

L’essentiel du film, la crise véritable, c’est que chaque protagoniste reste pour les autres membres de la réunion un simple prénom, et voir plus loin que ce prénom paraît impossible dans la société individualiste très parisienne mise en scène sous nos yeux de spectateurs. Car que voyons-nous ? Une prof de collège « normal » blasée (Elisabeth Larchet _ Valérie Benguigui), un sorbonnard radin et bobo (Pierre Garot _ Charles Berling), un arriviste narcissique (Vincent Larchet _ Patrick Bruel), un ami efféminé, joyeux et creux (Claude Gatignol _ Guillaume de Tonquédec). Des gens qui se côtoient depuis des années mais qui ne connaissent d’eux-mêmes que la surface, qui dans l’habitude des jours, se sont habitués à leurs coquilles, bien protectrices et bien refermées sur elles-mêmes, et ils n’ont alors vu les uns dans les autres que des caricatures d’eux-mêmes, sans plus faire attention aux êtres qu’ils sont, et aux petites écorchures qui les définissent aussi. Et de prime abord, pour chacun de nous, ils sont bien des caricatures. Le PD refoulé, l’arriviste-chouchou qui n’a qu’un BEPC mais qui s’en sort avec la tchatche, l’intello fantasmé par ses étudiantes mais ne vendant pas un seul ouvrage (pardon, son best-seller s’est tout de même écoulé à plus de 500 exemplaires et lui a valu un colloque en Russie)… On peut retrouver en eux mille et un clichés de leur milieu, ou de ce qu’ils veulent montrer aux autres, des masques que nous aussi nous portons pour ceux qui ne nous connaissent pas véritablement. Chacun, à sa manière, pavane, se donne en spectacle, dans une vie qu’il voue à son moi, sans vraiment regarder ceux qui l’entourent. Comme nous, ils sont pressés, ils regardent sans voir ceux que pourtant ils aiment, sans s’intéresser vraiment à eux. Anna, la femme de Vincent, interroge ce dernier sur le nom de son associé, et Vincent, trop noyé dans ses propres intérêts, est incapable de lui donner une réponse valable. Mais que chacun de ces individus soient éraflés par une simple blague, et la part de souffrance et de frustration de chacun d’eux se révèle…

Et c’est au personnage d’Elisabeth (Valérie Benguigui), peut être le plus blessé, le plus dévoué, que revient de conclure : « On est tous pareils, on est dans le non-pardon ce soir. » Car ils réussissent à s’entendre, mais pas à s’écouter : chacun suit la ligne qu’il s’est tracé, sans dévier, celle de son destin normé, sans réussir à sortir de son cadre. Malgré tout, les choses furent dites, elles éclatèrent, et la tragédie, par conséquent, n’aura pas lieu.

La tragédie n’aura pas lieu.

Le film s’achève en bon vaudeville : tout est bien qui finit bien. Et le spectateur en est en partie satisfait, et brossé dans son goût pour les histoires qui se terminent avec joliesse, parce qu’il faut bien un peu d’espoir pour avancer dans la vie, et si l’Art ne réussit pas à nous donner cet espoir, à quoi bon vivre ? En partie seulement. La fin du Prénom transpire l’humanité. Elle sue une mièvrerie, mais qui n’est qu’apparente. Qu’en est-il du fond ? Il est toujours irrésolu. Non, rien n’a été résolu, la crise s’est passé, les mots ont été lancés, les révélations faite. Oui, le prénom a obligé chaque membre de l’assemblée à se révéler, à ne plus jouer ce rôle de beau masque imposé par la société, bien arrangeant pour cacher la fragilité et le marasme boueux des êtres dans leurs petites horreurs et dissimulations journalières. Rien n’a changé, pourtant. Le striptease a eu lieu, mais tous les jours, on remet ses beaux habits, et on cache bien profondément les affres de son existence.

Le Prénom, c’est un peu comme la vie : une tragédie qui se termine bien, ou une comédie qui finit mal. Mais l’essentiel est sauf. Ces êtres qui ne savent pas se parler ni s’écouter, qui ne savent même plus se prénommer, sans vraiment comprendre pourquoi, ils s’aiment… et c’est peut-être là toute la magie mystérieuse de l’être humain : aimer au-delà de l’éraflure des mots imparfaits…


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