Prénoms de nuit

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par Rouge

Il y a ceux qui comptent les moutons… et celles qui volent les prénoms…

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Les volets grondaient. Le vent s’était levé au dehors. Les volets claquaient. La jeune fille avait fermé à double tour la porte de sa chambre. Discrètement, sans faire de bruit… pour qu’ils ne se rendent pas compte, derrière la porte, qu’elle veillait encore…et se cacher tout au fond de son lit, tout au fond… La lumière de la lampe de chevet scintillait à peine au travers de la serrure, et elle écoutait chaque bruit, craignant qu’ils pénètrent son secret… Il ne fallait surtout pas qu’ils voient. Dans le grand lit ancien à lambris , avec la couette relevée, l’on ne distinguait presque plus la jeune fille, qui, transie de froid, et avec cette peur trouble du dehors, se cachait sous sa couverture

« Non Emma, ma chère Emma, ne fais pas ça, bordel ! Mais qu’est-ce qui t’a pris aussi ? Et après tu viens te plaindre, l’air de rien, avec cet air de petite victime qui n’a rien fait de mal… qui voulait juste vivre un peu. C’est la faute à Flaubert, que tu diras. Non Emma… Vivre passionnément, tu voulais vivre passionnément, et tu t’es attifé d’un clown, un Charlot Bovary. Tu manques terriblement d’exigence, ma pauvre Emma. Je n’ai que 15 ans, mais je te le dis, prends garde à toi… à tes sentiments nunuches que ce goujat de Rodolphe ne fait que semblant de croire. Du baratin tout ça !

Tu sais que ça me fend le cœur, tu sais que je ne veux vraiment pas voir ta chute. Je refuse, et pourtant je n’arrive pas à tourner les yeux. Tu m’énerves, tu m’énerves terriblement. Tu me fais mal Emma, parce que tu es un peu moi aussi, je t’ai donné un peu de moi… Nous nous partageons quelques heures, et déjà je n’arrive pas à t’oublier. Tu es un peu ma chair, je saigne avec toi Emma, je t’ai inventé. Tu es si humaine. D’accord, ton langage est plus châtié que le mien. Tu ne te permettrais pas de dire « bordel », toi. Tu serais outré même, et ce serait défaillir que de parler tel un charretier. Je m’en fiche bien Emma. L’essentiel est ailleurs, je te comprends Emma. De grâce, écoute-moi : fais pas de connerie ! »

Et toi Aurélien, oh la la… tu sais que tu me plais, bel Aurélien ? J’aime tant ton prénom ! Oh, rassure-toi, je te laisse Bérénice dans le cœur, je te laisse ta Bérénice. Je ne veux rien voler de ce qu’il y a ici, entre elle est toi, dans cet entre-deux où le jazz bat la mesure, et le rythme syncopé, et le ragtime qui cache et révèle les bruits des cœurs, et les mains qui se cherchent dans un rêve étrange et pénétrant… Mais vas-y, Aurélien, ose… Tu le vois bien, qu’elle t’aime, cette Bérénice qui t’attend… Qu’il y a quelque chose d’irrésistible, et de délicat qui s’est noué, même si les mots n’arrivent pas à le dire, que c’est incommunicable… Quelque chose qui ne ressemble pas à tes histoires habituelles, et qui te met en danger aussi, peut-être plus, dans cette femme que tu as trouvée franchement laide, la première fois que tu la vis.

Fonce-lui dessus, Aurélien, sois un homme, cette fois ! Ressuscite de ta guerre et de tes souvenirs. Refuse de te noyer ! Donne lui de la vie, à ta Bérénice, donne-lui le droit d’exister… Parce que ta poésie, elle est magnifique, bel Aurélien du M veineux de l’île Saint-Louis qui ne connaît pas un seul poème, elle est sublime, mais elle se meurt ! N’accepte pas cette mort, lutte un peu, lutte comme avec les camarades de 14, même s’il faut ressouffrir et que ça fait mal en creux. Tu sais bien, il n’y a pas d’amour heureux, mais…

Et toi, Julien, arrête un peu l’inconséquence ! Un jour chez Madame de Rénal, et bientôt, ta passion s’affadit. Monsieur voyage et puis voilà qu’il renoue avec une autre, la jolie Mathilde, et tu ne comprends pas qu’elles sont si vulnérables entre tes mains, si fragiles. Tu ne comprends pas qu’elles sont grandes, alors, qu’elles sont grandes de céder, de t’offrir leur orgueil, de tomber le masque… et elles ont tellement à y perdre… mais le mérites-tu, Julien ? Qu’est-ce qui te prend donc, à vouloir tout calculer pour réussir, à vouloir t’attacher les dorures de ce monde lorsque l’amour t’est offert sur un plateau, à dire non au bonheur et à ne rien sentir ? Ne vois-tu pas qu’il y a là bien plus précieux que ce que tu cherches, ne vois-tu pas que cet or est plus durable ? La belle ironie ! Pauvre et aveugle Julien… Refuse d’être l’homme de ton siècle, sois toi, Julien, sois entièrement toi !

Oh, Emma, Aurélien, Julien, vous me causez bien du soucis, mais comme vous me ravissez… J’aime quand vous m’emportez, je vous attends, je vous veux encore, ne partez pas… soyez inachevés, soyez des mots qui filent et des pages par milliers… Ne me laissez pas ici, ne me laissez pas avec ma peur du noir, de la nuit et du vent au dehors… J’ai si froid tout au fond. Gardez-moi au creux de vos romans, au chaud de vos vies de papier si réconfortantes… tout au fond de mon lit, dans ce monde de douceur et de mots qui ne me blesse pas… »

Et les pages se tournaient, et se retournaient, inlassablement. L’encre noir imprimé sans pitié sur ce papier délicat. Et peu à peu, les pages se tournaient plus doucement, avec pourtant l’effort vif de la jeune fille pour ne pas tomber irrésistiblement dans la moiteur du sommeil…

Le petit clic de l’interrupteur, et la lumière de la lampe de chevet sombra tout doucement dans la nuit… Les livres s’étaient refermés… les prénoms, à présent, n’étaient plus qu’un amoncellement de lettres, noires et bien ordonnées qui prenaient leur place sur les pages blanches. Leur consistance, l’espace d’un instant, s’était évanouie, et il ne subsistait d’eux que le flou d’une existence par procuration dans cette obscurité qui tout doucement, insensiblement était descendue jusqu’au fond des yeux de la jeune fille, qui enfin cédait… La fatigue… Et tout juste à côté de son oreiller, les œuvres et les prénoms, compagnons de songes, l’accompagnaient encore, voletant encore, papillons rêveurs, dans le silence complet de la nuit.