Primavera (intermède)

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Par Rouge

Au guitariste de fado qui m’a regardée…

Je. Toi. Nous. Le temps d’un fado… Bel intermède.

fadovignette

Ce n’était encore que la répétition. Quelques personnes qui préparaient le concert écoutaient distraitement les musiciens qui passaient tour à tour sur la scène. Les talons des femmes claquaient sur le parquet de bois lustré de la salle rococo. Les préparatifs allaient bon train. De l’or, des fastes anciens, et un concert de fado prévu pour 20h, avec son gratin de personnalités endimanchées et son (ô combien délicieux) cocktail dans une salle attenante. Beau programme. L’on chuchotait par ailleurs que le chanteur était irrésistible. Une voix, une telle présence sur scène… Ce qui ne manquerait pas de rajouter au concert l’agrément esthétique qui sied.

Oh tu t’en fichais bien de ce qu’il y avait autour, de tous ces grouillements, ces chuchotements féminins et ces va-et-viens incessants. Rien ne te liait, ici. Tout ça n’était qu’un écrin vide. Mon écrin, celui de la ville que j’aimais et que je m’étais, presque malgré moi, comme une nécessité vitale, choisie : Paris.

Toi, tu n’avais qu’une ville : ta musique. Et elle remplissait mille et un lieux sans jamais s’y attarder. Elle remplissait les mille chemins errants que tu traversais, elle remplissait l’absence des gens aimés, de ceux que l’on a quittés, qui nous manquent, trop éloignés… Elle se nourrissait de racines lointaines, d’avant toi, d’une terre que je ne connaissais pas. Ce Portugal si loin d’ici… et que tu aimais. Elle prenait aussi de la vie, de ta vie d’aujourd’hui, des désagréments du quotidien, de la solitude des chambres d’hôtel, des rencontres, des amitiés et des séparations, et des jours de fête aussi.

L’air de rien, un peu à l’écart, tu t’étais installé sur la scène avec les autres musiciens et le charmant chanteur. Et puis les jeunes femmes de l’assistance s’étaient arrêtées de vaquer à leurs occupations, et fascinées, avaient admiré les grâces du fadiste. Habitué sans doute à ce type d’éloge féminin, ce dernier n’avait pas semblé en tirer avantage, et restait concentré sur les réglages son du micro et la répétition des morceaux. Sans doute cette indifférente simplicité au nom et pour la musique rajoutait-elle encore de l’agrément auprès de la plèbe féminine au chanteur.

Tu avais également commencé d’accorder ta guitare. Et puis tu avais laissé errer tes regards sur cette foule. Je n’ai pas compris pourquoi il s’est arrêté sur moi. A vrai dire, je ne l’ai pas vu non plus… Un homme qui me regarde ? Ça n’existe pas, bien sûr… J’ai beau être rousse, et me parer assez convenablement pour ne pas trop rendre visibles la plupart de mes défauts… Non. Ça ne peut pas exister. Mais si pourtant. De source sûre, tu dévorais une certaine rousse des yeux, une certaine rousse qui ne pouvait être que moi… C’est troublant… incompréhensible même. Alors il fallait bien que j’essaye de comprendre. Je t’ai observé. Avec fascination, et avec la crainte aussi d’avoir tort…ou celle plus trouble encore d’avoir raison. Se pouvait-il… ?

Je n’avais pas osé. Pourquoi oser ? Pourquoi aller juste à la frontière, là où je n’aurais plus cette protection de moi ? J’aime ma cellule, j’aime qu’on ne me blesse pas, j’ai peur… L’éraflure m’est trop insupportable tout au fond. Et pourtant je ne peux vivre sans la liberté aussi, celle qui me ravit tout entière, et me met en déséquilibre, et je risque le vertige… et tomber encore… tomber, accepter de tout laisser dériver. S’envoler… je ne sais pas très bien, c’est flou. Tentée, la vie me tente, mais j’ai si peur des ailes brûlées, et de l’envahissante noirceur. Et peur de ne pas réussir à m’envoler… de rester à terre sans voler, sans en avoir l’audace, la force nécessaire. Alors je ne tente pas. Il y a tant de fragilité tout au fond à blesser… Faire la guerre, je ne peux pas. C’est t’imposer ma volonté, c’est te dire : je veux et j’exige. Je sais très bien me blesser moi-même, mais te blesser toi… Il me semble que ça me ferait encore plus de mal, je ne veux pas, tu es plus précieux que moi.

Et soudain, brisant la cacophonie de mes réflexions, tu avais commencé à jouer. Ta musique. Dans ce vide remuant, claquant, elle avait tout envahi. Je n’y comprends rien à la musique. C’est une langue étrangère pour moi… Elle me fascine pourtant… comme le désir. Je ne comprends pas les mots. Et du fado, je ne connais absolument rien. Mais ta musique était enivrante, forte. Trop forte pour ne pas me toucher. Et les paroles du chanteur étaient violentes. L’espoir était mort. C’était une chanson triste, une chanson terrible, qui partait d’un amour insupportable… De la déchirure et de la séparation invivable. Il aurait fallu éteindre la flamme destructrice, celle qui dévorait le chanteur et qu’il ne pouvait plus exprimer que dans les abysses de sa voix. Une voix de l’enfer et de la tristesse…

Il y avait quelque chose qui bloquait sur ce morceau. Le fadiste s’y arrêta plusieurs fois. Il sentait la dissonance. Je le sentais aussi. Les notes étaient justes, le rythme parfait. Le guitariste suivait exactement le chanteur, et il y avait une forme de symbiose entre eux dans l’expression du tragique. Une construction parfaite. Mais…

La répétition continua malgré tout. Tout un répertoire de fado qui m’était inconnu, que je laissai errer comme un beau voyage, un voyage émouvant que je ne comprenais pas tout à fait. Je ne sais toujours pas ce qui résonne en moi pour certaines musiques. Étrange. Et pourtant, c’est. Ça existe et ça me trouble, intimement. Ce fado-là, soit, me troublait.

Et puis, un peu après, je dus m’associer aux pas tonitruants des femmes sur le parquet pour les préparatifs. En coulisses, ça s’activait. Des tentures pour cacher, les tissus qui remuaient, le maquillage et le claquement des pas traversiers. Au hasard de ma propre course, je l’entendis à nouveau. La chanson qui bloquait, à la guitare seule.

Et au hasard de ces couloirs où tous s’affairaient, j’entrai dans ce qui semblait être ta loge. Une loge vide, qui sentait le renfermé et le passage, et ne te servirait que ce soir. Un miroir, deux trois broutilles qui traînaient çà et là, ta guitare, sa housse de voyage et une valise. Trop concentré sur ta musique, tu ne pris pas garde à mon entrée. Je restai dans l’entrebâillement de la porte. Je n’osai m’avancer plus avant.

J’aurais aimé te dire… mais qu’aurais-tu compris ? Je ne parlais que le français. Tu ne comprenais que le portugais.

Non, je ne voulais pas ce fado, non ! Arrête ta musique ! Elle me fait mal. Dis autre chose, dis l’amour qui reste encore entre les notes, l’amour de ce fadiste qui a oublié la douceur, qui n’a hélas pas oublié le regret, le mal et la déchirure. Dis tout l’amour entre les notes, parce qu’il était beau, parce qu’il est plus fort que la mort et que le chanteur, même s’il le nie, a encore la force de le crier. Dis toute la douceur que le chanteur cache entre ses mots. Il n’y a pas que l’Eurydice qui regarde en arrière et se perd. Il n’y a pas que le regret amer de la passion révolue, et le manque physique, total. Orphée vibre dessous. Orphée est guitariste, et il ressuscite le doux instant de cet amour horrible.

La colère me gagna. Pourquoi suis-tu le chanteur ? Pourquoi veux-tu l’obscur, la plainte noire ? Pourquoi oublier la lumière du printemps, de cet amour de printemps ? Moi je la veux tant, tu n’imagines pas comme je l’appelle, je la veux de toutes les fibres de mon corps, ce rouge vif et vibrant du printemps, qui éclot soudain sans trop que l’on sache comment… Mais je ne sais comment l’approcher sans me brûler… et j’ai si peur du feu… Et je dois lutter contre moi-même, et l’interdit du désir.

J’approchai. Je ne parlais pas, je ne voulais pas dire un mot. Et puis qu’y comprendrais-tu, moi et ma langue trop compliquée, et mon trouble qui me ferait bégayer… Je ne veux pas rompre le temps de la musique, juste le transformer. Tu entendis le rythme de mes talons qui claquaient, ce rythme qui était le mien, reconnaissable entre tous. La jeune femme silencieuse aux talons hauts, une jeune femme qui ne te dirait jamais rien. Pendant quelques instants encore, tu restas captif. Tout à elle. A cette chanson trop funeste.

Tu me vis. Hésitant, tu faillis arrêter de jouer. Je niai de la tête. Tu compris. Un sourire affleura, une invitation. Alors, j’osai. Me laisser emporter. Essayer de te montrer sans mots qu’il n’y avait pas que le désespoir.

Ferme-moi les yeux. Apprends-moi l’oubli de moi… Délicatement. Doucement. Je veux être toi. La musique m’avait guidée doucement. Elle m’avait portée vers toi. J’approchai doucement mes lèvres des tiennes. Mes mains de ton visage. Des cordes de ta guitare me revenait un battement en sourdine et comme un entre-deux qui nous tenait sur le même fil… Deux funambules et dessous le battement des cœurs, et cette vie, cette musique triste qui suivait son cours, entre nous, et qui devenait autre chose, qui devenait ce que je voulais, et dans laquelle je coulais par tes mains, par tes notes.

Quelquefois encore reparaissait la dissonance, celle de la maladresse. Mais il y avait l’oubli aussi. La victoire sur la peur disparue. Et pourtant une ultime faiblesse qui ne cédait pas tout à fait. La dissonance douce et sans fausse note. Tout était encore à désapprendre. Tout était à construire et j’avais cédé ma bouche… La musique était devenue douce, infiniment douce, presque amuïe dans l’écho de deux corps…

Et puis le charme s’était soudain rompu. Le fado était terminé. Le temps de la musique était terminé. Brusquement, un peu trop vite, ne laissant derrière lui qu’une note évanescente qui voulait se prolonger mais n’attrapa plus que le silence. Alors il ne fallait plus insister, plus rien forcer. Je partis emportant avec moi un sourire au cœur, et l’espoir qu’il avait compris.

Le soir, lors du concert, la foule ovationna l’un des fados du répertoire. C’était un vieux fado triste d’Amalia Rodrigues, pourtant, mais les spécialistes saluèrent, en même temps que celle du chanteur, l’interprétation à la fois en accord et en désaccord du guitariste. Il me sembla qu’un parfum de roses se répandit dans la salle lorsque je réentendis ces notes. Le guitariste me lança un clin d’œil complice. Le fado s’appelait Primavera.