Promenade de santé…

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par Revolver & Rouge

Transports en commun à quatre mains et parcours du combattant pour joggeuses du samedi
En retard...

En retard…

Le rituel du samedi

Revolver _ Le samedi, pendant la sieste de ma progéniture, j’ai mon moment à moi : je pars courir dans le Domaine de Saint Cloud. Le lieu présente l’avantage de se trouver à équidistance entre mon domicile et la demeure de Rouge. J’ai pour habitude de prendre le bus qui passe au bout de ma rue à 13h50 puis le tramway jusqu’à la station « Musée de Sèvres ». Tout est chronométré : je m’habille à 13h40 – un pantalon en lycra gris anthracite, une brassière, un débardeur, un maillot de rugby (trop petit pour tous les mâles de la famille), un gilet à capuche, un coupe vent, ma casquette fétiche de New-York – puis, j’enfile mes chaussures blanches et rouges encore boueuses du précédent footing, je prends mon minuscule sac à dos rouge avec ma gourde d’eau, des mouchoirs, un livre, mon Pass Navigo et mon téléphone, et je quitte mari et marmot(te) à 13h47.

Rouge _ Il serait de bon ton de vous faire une description idéalisée de mon organisation chronométrée du samedi après-midi… Mais pas du tout réaliste… Le samedi est généralement ma journée plan-plan, celle où je me lève à des horaires défiant toute concurrence (8h… faire la grasse-matinée m’est difficile sauf circonstances exceptionnelles, comme mes nuits abrégées qui commencent aux alentours de 2 heures du matin… mais ceci est une autre histoire de noctambule insomniaque sur laquelle je ne m’étendrai pas ici au risque de vous ensommeiller) pour m’effondrer de fatigue vers 11heures, profitant du moment pour une petite sieste salvatrice et littéraire. Généralement, vers 13h, je me dis qu’il faudrait satisfaire à des besoins corporels gustatifs, et je vais enquêter du côté du frigo. Généralement, l’enquête se résout rapidement, et j’utilise joyeusement toutes les compétences de cette invention géniale du XXe siècle qu’est le micro-onde. Puis, me préparant au grand rendez-vous de la semaine, je me pare de ces atours sportifs si disgrâcieux sur ma petite personne : l’affreux jogging pendant, bien sûr, le teeshirt en coton publicitaire et la veste de yéti bleu et un semblant d’élégance, avec mon bonnet, pour prémunir mes oreilles de de ce grand ennemi : le froid…

Ça commence bien

Revolver _ Ce samedi, la première anicroche à cette mécanique huilée de mon après-midi prend la forme d’une foule compacte à l’arrêt de bus. Mauvais présage. L’autobus, arrive, bondé, à 14h01. J’arriverai en retard. Le temps de dégainer le téléphone pour écrire un sms d’alerte à Rouge, je m’aperçois qu’un embouteillage nous attend au prochain feu rouge. La voie a été rétrécie à cause de l’installation de préfabriqués de chantier. Je calcule que les dix minutes de retard annoncées ne sont plus d’actualité. Depuis que je travaille pour un Président pour qui le retard est un principe d’organisation, je supporte d’arriver en retard partout où il se rend, précisément parce que je l’accompagne. Mais je ne suis pas au travail et déjà ce quart d’heure que l’on nomme si mal à propos « quart d’heure de courtoisie » m’exaspère, plus encore que si c’était moi qui devait attendre. Quand le bus s’extirpe enfin de l’embouteillage, Rouge me prévient que son bus à elle à décider de ne pas passer aux horaires conventionnels… Avec un peu de chance, nous rallierons notre point de rendez-vous en même temps, en vivant l’improbable expérience d’un retard synchronisé.

Rouge _ Et pourtant, cette semaine-ci, je suis, dans les limites du raisonnable, à l’heure. Évidemment, je dois courir pour arriver à prendre le bus de 13h 54, et monter les longs escaliers qui m’y mènent déjà essoufflée (et vous êtes priée de ne pas vous moquer : ce sont de très longs escaliers, sachez-le), sorte d’échauffement pré-footing. Mais je me suis bien débrouillée, j’arrive dans les temps à mon arrêt, et excellente nouvelle : quelques personnes attendent déjà. Cela signifie que je ne suis pas le vilain petit canard qui va patienter vingt minutes durant en méditant sur la blancheur haussmannienne des immeubles de la rue ou en écoutant, forcée, les conversations navrantes de deux petites jeunettes qui font les grandes et souhaitent organiser une fête avec Marc-O’ et Hippolyte sans Maman et Papa… Grâce à mon micro-sac d’une praticité indiscutable (presque le même modèle que Revolver en noir), je peux consulter mon portable… et constater que mon bus est en retard. 13h54-55-56… Les minutes filent et toujours rien… La conversation des Miss, c’est donc pour bibi. Or, même si je ne suis pas d’une organisation exceptionnelle, j’apprécie néanmoins d’être à l’heure… je préviens Revolver… qui me rassure, contexte de retard de son côté également. Qui de nous deux arrivera la première ?

 Je n’y arriverai jamais !

Revolver _ Avec toute la brutalité de son jaune propre à la signalétique de chantier, un panneau me tire de mes réflexions métaphysiques sur le retard synchronisé, le hasard, le destin. Il me jette à la figure ses odieuses lettres noires : « DEVIATION ». Avec ce retard-là, autant faire demi-tour ! Qu’est-ce que Rouge va penser ? Que je le fais exprès, que je cherche une excuse pour éviter notre rendez-vous, cette harmonieuse alliance entre sport et discussion à bâtons rompus… Je la préviens malgré tout en ces termes écrits en majuscules incrédules : « TU NE VAS PAS ME CROIRE : LE COUP DE LA DEVIATION MAINTENANT ! ». Mon agacement grandit  car Rouge vient de grimper à bord de son autobus, elle pronostique un retard plus raisonnable que ce qu’elle a pu craindre. J’escalade deux à deux les marches qui mènent au tramway – un peu de step en guise d’échauffement – et j’aperçois le dernier wagon du tram qui s’éloigne vers Sèvres. Je suis maudite et je maudis les 14 minutes d’attente qui s’affichent, goguenardes, sur le panneau d’information. Je m’affale sur le banc froid entre rage et désespoir. Je n’ai pas le temps de prévenir Rouge que je renonce à notre rencontre au sommet quand un tramway débarque, au mépris des 11 minutes d’attente menteuses qui se pavanent sur l’écran. J’efface mon SMS pour un message de victoire : « C’est bon, dans 7 minutes, je suis là. J’ai triomphé de tous les obstacles. Pas une promenade de santé, ce trajet ! »

Rouge _ Finalement, mon bus arrive avec quelques minutes de retard, et me libère de la participation involontaire à la conversation ès nunucheries… J’en informe, ravie, Revolver. Hélas, c’était sans compter le nombre de feux rouges à franchir, et l’important flux de personnes du bus. Et puis il y a ce jeune homme un peu maladroit qui apporte à sa dulcinée une rose rouge. Comme toujours dans les transports, je ne peux m’empêcher de méditer sur le pathétique de la situation, en même temps que ce charme diffus, que je ne peux enlever au jeune homme en casquette et jogging, l’air fier et en même temps plus humain, avec sa mignonne rose rouge si conventionnelle. Sachant Revolver bloquée dans les déviations, je lui fais part de mes impressions par sms… Mais qu’est-ce que c’est lent, aujourd’hui, tout de même ! Et voilà qu’une fois arrivée au tramway, la ligne semble bloquée… Navrée, et un peu désespérée par la lenteur de ce trajet, craignant aussi que la pauvre Revolver n’ait à se frigorifier, ou à m’attendre trop longuement, je me plains au ciel et à l’ironie d’un sort funeste à nos retrouvailles pourtant salvatrices ! Ah… toujours lutter, toujours souffrir… Mon goût pour la plainte et l’ardente et divertissante critique de mes semblables est encore une fois sollicité lorsque je franchis le seuil des portes (du paradis) du tramway. Un homme est en train de suçoter un de ces stylos plastifiés nommé « cigarette électronique », dégageant une vapeur presque inodore, et pourtant pas tant que cela pour la finesse de mon odorat… Je ne peux alors, dernier sms d’une longue lignée, que regretter cette absence totale d’élégance et de bon goût… Vivement que je retrouve Revolver pour arrêter mes railleries de la nature humaine !