Qui suis-je?

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par Rouge

Portrait d’une espèce en voie de disparition
Aurai-je un jour ma place dans un musée d'Histoire naturelle ?

Aurai-je un jour ma place dans un musée d’Histoire naturelle ?

Qui suis-je ? On ne s’y intéresse pas. On fait des portraits de moi sur les papiers glacés des magazines, bien lisses, et je suis très belle. Mais je n’ai pas à être. Je parais, je souris et je prends la pose, marionnette de l’œil du photographe. Je souris, mais pas trop, très doucement, car les rides d’expression creusent des sillons qu’il ne faut pas qu’ils voient, ces autres. Ne surtout pas dévoiler qu’au fond, je suis peut-être la plus ambitieuse des femmes, ne surtout pas faire l’arriviste. Sourire trop fort trouble les hommes, fait peur. Alors je fige mon sourire « prêt-à-porter ».

J’ai dit lisse ? Pas tout à fait. Le piège est d’être comparée à celles qui m’ont précédée. Et il ne faut surtout pas que je sois leur pâle copie : je dois imposer un style, une manière de paraître. Ça n’a pas l’air, comme cela, mais c’est du grand art, une comédie divine et un peu tragique. Il me faut une personnalité qui soit la symbiose du marbre et de l’eau. Je dois être une icône, une idole vers laquelle ils tendent, un « rêve de pierre » inaccessible, qui les fascine, et une petite poupée de chiffon douce et délicate, fluide comme l’eau, gentillette, adaptable à toutes les embrassades. Je joue rigoureusement cette partition en deux temps, où je ne suis que la terre glaise des autres.

Parce qu’il y a les autres. Je n’ai plus le droit d’être moi, grâce à eux, à cause d’eux. C’est quelque chose que j’ai accepté dès le premier jour, ç’a toujours été un vague, un flou entre lui et moi. Parce qu’avant les autres, il y a Lui. Tout cela forme une bien belle dramaturgie à trois personnages : Lui, moi et les autres. Mais est-ce vraiment du théâtre? C’est une pièce qui ressemble à un jeu d’échec, avec ses ombres secrètes et ses lumières factices, avec le roi viril et puissant, la reine funambule, discrète et la cour envieuse.

Lorsque je l’ai rencontré, lui n’était pas le maître du jeu, mais je savais déjà. Qu’il faudrait que je sois Son soutien, qu’Il s’était engagé, et que je serais toujours celle de l’arrière, de l’ombre, essentielle mais toute fluette, presque une enfant car je n’aurais jamais plus de voix propre. La société des autres décide pour moi, et comme c’est Lui qui étincelle, je n’ai le droit que d’attraper ses rayons et de les répandre. Mes propres idées n’intéressent que les hyènes de la presse people, qui pourra ainsi dénoncer mon infidélité politique pour lui.

Mais je conserve précieusement ce droit : imposer un style. Sur le plan artistique, vestimentaire et associatif uniquement, cela s’entend. Car il ne faut pas que je sorte de mon rang : pour les idées, j’adopte celles de mon temps, de la bonne conscience populaire et politique, et les Siennes, à lui.

Pour le reste, pitié, critiques, j’ai droit à tout. La totale des sentiments humains dans ce qu’ils ont de grand, dans ce qu’ils ont de pitoyable. Mais je l’aime, ou je l’ai aimé. Parfois, dans ce monde de trahison, où Lui aussi peut me trahir si facilement, je ne suis plus si sûre de ce qui m’unit à lui, et s’il n’y a pas aussi la convention, l’habitude de l’apparat… Je sais très bien que je ne suis qu’un pion dans la partie qu’Il mène, un bon petit soldat à Ses ordres. Je l’ai accepté, même si je dois quelquefois aller contre moi. Beaucoup m’envient. Parce que mon élection a été bien différente, à moi… Une séduction plutôt. Le peuple ne m’a pas choisi, c’est lui, seul, qui m’a élue. Alors pour les autres, je suis toujours un peu l’étrangère, celle qui n’existe que par procuration, comme la Bérénice de Racine.

En première ligne, Lui fait face. Et je ne peux lutter contre et l’en empêcher. Je sais qu’il adore ça, presque comme une addiction de chaque jour au pouvoir, à la lumière. Un enivrement dangereux, bipolaire, qui en ferait presque oublier la réalité de la vie, celle qu’il ne peut plus voir que par les yeux des autres, qui ne lui montrent pas toujours le vrai. C’est ici que j’interviens : moi je le tire à l’habitude, au superficiel, à ce qui fait que la vie, Sa vie, est supportable. Moi je regarde ces autres qu’Il croit dignes de confiance et je scrute leurs failles. Et j’apporte ma Vision, décalée, celle que je ne révèle à personne sauf à lui. Seuls, lorsque nous sommes face à face, il n’y a plus de majuscule pour nous séparer : c’est lui et c’est moi, parfaitement égaux.

Le rôle que je m’assigne apparaîtra à certains comme de la soumission. Il y en a un peu. La seule arme qu’on me laisse utiliser est mon sourire. Mais c’est ma place, et il a fallu que je sois moi-aussi fine stratège pour la conserver, damer mes pions, et faire l’addition des bénéfices et des souffrances pour choisir de la conserver ou de la quitter, aussi petite soit-elle, ma place.

Ici-bas, mon enfer, ce sont toujours les autres. Ceux qui viennent à moi avec des sourires de fauves, et devant lesquels il me faudra complaire, sourire aussi, parce que ma condition ne me permet pas de leur cracher au visage. Il faut que je me tienne, moi ! Lui, encore, on lui pardonnera aisément quelques excès de langages, des erreurs de syntaxe ou des néologismes politisés. On le prendra pour un génie. Mais que moi, je veuille me jouer et me déjouer des mots, et dire ce que je pense sans fard, et déjà je ne serai qu’une bécasse bonne à grimer dans les émissions satyriques.

Mon enfer, ce sont les autres femmes. Elles me dévisagent avec des yeux de charognards, l’œil expert qui relève la première défaillance, le moindre frisson. Mes inquisitrices solidaires et ennemies. Parce qu’elles sont femmes aussi, et parce que je suis à une place qui les attire comme le miel et qu’elles méprisent avec le dédain de la mauvaise foi. Je n’ai gagné ma position que dans un lit… Attirées par le pouvoir, elles s’avancent avec élégance, les hyènes aux rires infâmes, en quête de pourriture, ma décadence du piédestal. Alors je vais seule parmi toutes, et je continue de sourire.

Lorsque je mourrai, si l’on m’a fait la bonne grâce de m’aimer, on m’érigera un square, et on lui donnera mon nom. Voilà à peu près à quoi se mesurera ma transparente popularité… Presque pas de place, un creux de verdure pour raconter le creux apparent de ma vie.

Qui suis-je ? Je suis l’élue de l’élu, du premier élu, celle dont l’image disparaît peu à peu dans cette république-ci, la marionnette électorale qu’Il brandit pour démontrer sa stabilité familiale, sentimentale (et charnelle) à Lui : je suis… la Première Dame.

Rencontre fortuite rue de la Bièvre...

Rencontre fortuite rue de la Bièvre…