Rastignac vs. Bel Ami : battle des ambitieux

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par Rouge

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Ils cherchent tous les deux à se tailler leur part du gâteau dans le gratin mondain. Rastignac, le jeune noble d’Angoulême qui saigne sa famille pour faire son droit avec (une once de…) flemmardise, Georges du Roy, officier de retour de Guerre entré par hasard dans le monde du « journalisme » (même s’il n’en a que le nom). Tous deux sont des mordus, des affamés, et surtout de magnifiques figures d’arrivistes immortalisées par le Roman réaliste du XIXe siècle, dans Le Père Goriot et Bel Ami, par les deux plumes fines et piquantes que sont Balzac et Maupassant. Tous deux vont monter les marches du beau monde à force de coups pas forcéments très élevés. Réussir à tout prix et à tout prendre, et n’avoir pour seul religion que l’amour-propre quitte à piétiner gentiment (ou pas) les autres pour y parvenir. Car tel est l’objectif des deux hommes, parvenir au sommet de l’échelle sociale en partant de rien, : analyse croisée de deux parcours d’arrivistes, et de deux visions d’écrivains, Balzac et Maupassant, sans concession pour les travers de leurs temps.

La beau gosse attitude version XIXe siècle : Rastignac +1 // Bel Ami +2

Oui, ils sont jeunes, ils sont beaux comme des enfants, forts comme des hommes, ils sentent bon le sable chaud… Ne nous égarons pas : c’est vrai, Eugène de Rastignac, comme Georges Duroy, sont tous deux de jeunes hommes dont la gente féminine ne refuse par la fort appréciable et esthétique compagnie. Soit, ce sont de beaux objets décoratifs, de beaux et magistraux cruchons, d’apparence, mais attention à ce qui se cache derrière ces gueules d’ange… De Bel-Ami, on sait, dès le début du roman éponyme, qu’il est sexy et qu’il le sait : « il portait beau par nature et par pose d’ancien sous-officier, il cambra sa taille, frisa sa moustache d’un geste militaire et familier [avec] un de ces regards de joli garçon qui s’étendent comme des coups d’épervier. » Rastignac est un peu moins bien servi par la nature : il possède pour principal atout une « sorte de beauté nerveuse à laquelle les femmes se laissent prendre volontiers », certes… et c’est déjà pas mal.

Notons cependant, pour les deux bougres, qu’ils n’ont pratiquement que cela pour eux… Jeunes et cons ? Pas tout à fait, puisqu’ils vont tous deux réussir à tirer certaines ficelles sociales (nous n’oserons pas dire « string », nous sommes au XIXe, voyons !) à leur propre avantage, mais le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne sont pas des têtes et que leur réussite sociale ne se justifiera pas par leur droiture morale, ni par leur talent : si Rastignac fait son droit, son manque d’assiduité n’en fait en aucun cas un spécialiste de la question, et quant à Duroy, il s’est distingué en tant que soldat en Algérie, ce qui n’en fait en rien un intellectuel, et d’ailleurs, écrire relève pour lui d’un exploit dont il n’est, au début du roman, tout simplement pas capable sans l’assistance de la bonne Mme Forestier. Nous donnons donc l’avantage à Duroy, parce qu’un tel sex’appeal doit tout de même être félicité.

Deux chevaliers des temps modernes : Rastignac +2 // Bel Ami 0

Des héros des temps modernes dans un monde impitoyable… Rastignac et Bel Ami portent en eux, dans leur ADN de personnage romanesque, un reliquat du chevalier servant du Moyen-Age, mais toutes les valeurs de ce chevalier initial ont été détournées voire niées en cynisme et en cruauté par le monde dans lequel ils évoluent. En ce sens, Le Père Goriot comme Bel Ami s’intègrent parfaitement dans la tradition du roman picaresque, apparue au XVIe siècle en Espagne (La Vie de Lazarillo de Tormès, 1554). Ce type de récit ouvre sur une critique des modèles romanesques et épiques : le picaro, aventurier de basse extraction, évolue dans un monde crapuleux où pour survivre il se doit d’escroquer.

Assurément, Rastignac, comme Georges Duroy, ne sont pas à proprement parler des escrocs, ou plutôt, ils le sont à leur manière, dans la mesure où la plupart de leurs actions ont un objectif précis : les faire réussir dans une quête d’amour-propre.

Le retournement de l’idéal chevaleresque est cependant à deux stades différents chez l’un et chez l’autre des romanciers. Chez Balzac, ce retournement va, en quelque sorte, être l’objet de l’ensemble de l’ouvrage. Rastignac, issu de la noblesse, est constamment en lutte entre les idéaux qu’on lui a inculqués (liés à son rang social de noble) et la facilité d’arriver par les femmes. Le personnage de Vautrin (Trompe-la-Mort), joue les tentateurs, en lui offrant sur un plateau Victorine Taillefer et une dote conséquente. Dans toutes les actions du roman, Rastignac tente de se justifier par des bons sentiments, ou passe d’une action louable à un acte condamnable. Son sauvetage de Mme Nucingen en détresse (l’une des grandes scènes qui nous font nous pâmer, n’est-ce pas mesdames ?) est un coup de dé au hasard : il se corrompt dans le jeu en la sauvant. Preuve s’il en est de sa capacité à faire la mal, tout en ayant la constante volonté d’agir pour le bien… Tout n’est qu’illusion finalement, et le chemin de croix christique du Père Goriot décille le personnage, parallèlement à la mort sociale et silencieuse, par amour, de la vicomtesse de Beauséant… jusqu’à ce célébrissime « A nous deux », qui marque la plongée totale du personnage dans le « bourbier » de Paris, cet enfer dont il veut devenir le maître.

Maupassant est bien plus rude avec l’humanité, et les valeurs nobles de son personnage. Georges Duroy (baron de Cantel), malgré son nom et son rang de baron à la fin du roman, n’a rien de noble, et est issu d’une famille de paysans qui tiennent une gargote près de Rouen. Soit, d’emblée, et dès ses premiers pas dans la société, le personnage de Bel Ami devient son propre comédien, fausse marionnette des femmes dans les relations amoureuses, véritable âme sombre et dont les méandres du cœur ne sont jamais tout à fait perceptibles. L’ensemble des valeurs de la société dans laquelle il évolue est carnavalesque : on apprend ainsi qu’on acquiert une bonne réputation dans le milieu du journalisme en s’exerçant au bilboquet, triste reliquat de la joute des plumes. Un duel ? Il y en aura bien un, pour sauver Duroy du déshonneur concernant une histoire de côtelettes… Le rapt d’une jeune femme par passion amoureuse… Las, Maupassant ne nous épargne rien d’un héroïsme dé-vertébré, qui n’a ici pour but qu’une conclusion pécuniaire et le mariage de Bel Ami avec la fille de son patron…

Finalement, si l’on considère les deux ouvrages, on constatera avec Balavoine que tous deux ne sont pas… des héros : c’est qu’ils ont usé de stratégies et de machiavéliques calculs et non de véritable honneur pour arriver, et arriver en abusant principalement les créatures du sexe dit « faible » que sont les femmes des romans.

L’arrivisme par les femmes : Rastignac +1 // Bel Ami +3

Attention, le tableau de chasse de nos deux héros vaut le détour ! Le pactole revient sans contestation au BG qui « pécho » (si je puis me permettre) plus vite que son ombre : oui Bel Ami sait s’y prendre et passe une bonne partie du roman de Maupassant à errer de bras en bras, avec en ligne directrice cette petite Mme de Marelle, la bien nommée, preuve s’il en est que tout est jeu dans cette société parisiano-parisienne. Il gère bien, le Bel-Ami, et surtout, il se débrouille pour s’élever par leur biais : d’abord, c’est la courtisane qu’il met dans son lit, puis sa première femme du monde (Mme de Marelle), puis son initiatrice (et celle qui écrit à sa place… La Classe !) qu’il épouse avant d’en venir à la femme du chef… et pourquoi se priver de passer de la mère à la fille ! Donc oui, Bel Ami explose tous les records… Et tout cela en toute discrétion, en homme qui se respecte (au détriment de respecter la gente féminine)

Rastignac est bien plus raisonnable : lui n’a comme possession dont il pût se vanter que Mme Nucingen, qui d’ailleurs n’est même pas noble ! A croire qu’il est un peu plus niais… C’est que même si Rastignac est éclairé par le charme et la beauté des parures des élégantes parisienne (et de la sister de Miss Nucingen, Anastasie), Balzac revêt encore à son personnage une forme de candeur naïve (appréciée peut-être davantage par celle qui arbitre ce match) qui permet encore au lecteur de s’identifier à Rastignac, et explique peut-être pourquoi le personnage est devenu un lieu commun connu jusqu’à aujourd’hui. Rastignac semble encore humain dans ses cas de conscience, ses hésitations et fait écho aux nôtres face à l’envie de céder à la facilité. Duroy est une machine de guerre : il se vend ostensiblement aux femmes, il tire tout azimut et conquiert assurément ainsi une position plus élevée, mais il n’est plus qu’un être vide et impersonnel, qu’on pourrait échanger avec Forestier, le mari dont il prend la place.

La lutte finale : Rastignac +1 // Bel Ami +2

Contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, Rastignac, comme Bel Ami, sont deux morts sacrifiés à l’autel de la société. Victimes consentantes de cette société qu’ils exècrent bien souvent autant qu’ils l’envient, leur position s’avère à maints égards paradoxale et schizophrénique. C’est sans doute ce qui fait tout le mystère et la fascination qu’exerce encore aujourd’hui sur nous ces figures d’arriviste, et leur persistance comme modèles. Ces deux personnages issus de romans réalistes n’en ont pas moins des côtés forts romantiques voire symboliques et oniriques. Car ne sont-ils pas les poètes en action, comme Vautrin, qui s’écrivent et tracent leur ligne dans une société qui n’est plus qu’un fatras explosif, qu’un enfer ? A la fois damnés et conscients de la noirceur de leurs âmes, à la fois Faust et amenés eux-mêmes un jour à devenir le diable en personne…

Chez Balzac, le réalisme est encore fortement ancré, et cette figure faustienne n’apparaît qu’en transparence. Mais pour ce qui est du personnage de Bel Ami, on peut y lire trait pour trait certaines particularités fantastiques très proches du Horla, et d’autant plus fascinantes. Car qui est Bel Ami, sinon ce mort vivant même plus capable d’avoir son nom propre, et qui, tel un fantôme vide, erre jusque dans les hauteurs sociales, devenant de plus en plus morbide, de plus en plus vide, et perdant non pas le sens des affaires, mais les sentiments les plus élémentaires de l’humanité. Bel Ami ira loin, dit-on… Mais en parallèle à l’élévation sociale, c’est une déchéance morale qui s’amorce chez ce personnage, double de Forestier, prenant sa place et sa plume. Bel Ami ne cesse de descendre…

Bilan

Le match est impossible entre ces deux grands héros de la Littérature Française. Impossible concurrence entre deux grands auteurs du XIXe que je ne suis pas, ô petite plume délicate, capable de départager avec toute l’objectivité scientifique qui siérait. Si le Rastignac de Balzac, dans ses doutes, ses questionnements et ses errements coupables peut sembler plus humain, le Bel-Ami de Maupassant, dévoilé dans toute la noirceur de ses savants calculs, paraîtra à maints égards plus réaliste, hélas. Les départager importe peu finalement : ce qui importe avant tout, c’est l’éclairage sombre qu’apportent ces parcours de vie sur la réussite sociale, l’emportement dans le style de deux auteurs du XIXe… et le questionnement sur la vanité de tout ce gratin mondain, tout à fait actuel encore. Car monter les marches des classes sociales n’est hélas pas s’élever vers la grandeur morale, l’intelligence et le talent, vers la sensibilité et l’humanité. Comme l’affirme Murielle Szac, dans la préface de Bel Ami, « rien n’est plus contemporain que cette recherche acharnée, à n’importe quel prix, d’un triomphe égoïste et d’une gloire sans efforts. »

A vous deux, maintenant…


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