Rédaction

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par Rouge

Sujet de rédaction : « vous raconterez un moment heureux de votre vie »… ou pas. Souvenirs de 5e.
Rédaction : à vos plumes !

Rédaction : à vos plumes !

Rédaction sur table aujourd’hui. Je n’aime pas les rédactions sur table. Bon, disons que je me force à chaque fois, mais écrire avec tous ces autres autour, et la prof qui passe dans les rangs, et qui semble regarder derrière mon épaule… Non, décidément, cela fait peut être peu de temps que je pratique, mais je n’aime pas du tout les rédactions. « Vous avez 2h, à vos stylos, et n’oubliez pas de prendre une demi-heure pour corriger vos fautes et vous relire », dit Mme E. Et toutes les demi-heures, elle égraine le fil du temps. Compte à rebours avant décollage de copie.

Première demi-heure :

Non, je n’aime décidément pas les rédactions. Avec ce retrait à faire de trois carreaux et ces lignes à sauter. Et encore moins les sujets planplan. Je prépare les feuilles à l’avance, parce qu’avec mon nom à rallonge, ça me mets déjà dix bonnes minutes de préparer mes copies. Je ne dis rien, j’essaye de m’en accommoder, mais si je n’aimais pas autant lire, je haïrais les rédactions. Déjà, l’an dernier, en 6e, on avait dû en rédiger une, sur Jonathan Livingstone, le goéland… Raconter l’histoire d’un piaf… Bah, il vole, il vole et il mange des petits poissons et il va retrouver sa famille. Que dire de plus ? Je crois que ç’a été le sujet le plus planplan de mon existence (et ma première rédaction entièrement en classe)… Et celui des animaux de compagnie où il a fallu que je m’en imagine un aussi, parce que Maman et Papa ne veulent pas de chien à la maison. J’ai imaginé un poisson qui s’appelait Plop. Oh, la prof a bien aimé, elle, tant qu’on lui met un peu d’émotion dégoulinante et puis des phrases dans un français compréhensible, elle aime bien. Mais je vais pas me plaindre : je suis contente quand ça lui plaît… Parce que je rapporte ma bonne note à mes parents, ils peuvent lire ma rédaction et puis la bonne remarque. Souvent, ils n’ont pas le temps pour lire la rédaction. Au moins, cela justifie le temps conséquent que je passe à lire dans mon lit. Non, ce n’est pas du temps perdu. Au contraire, cela me permet d’avoir du « style », même si je ne sais pas ce que c’est. Et surtout une bonne note en rédaction.

Là, en 5e, c’est une rédaction sur le bonheur : « racontez un moment heureux. N’oubliez pas d’utiliser le schéma narratif. » Je déteste déjà ce sujet. Le schéma narratif aussi, je ne l’aime pas : il rend toutes les histoires d’un planplan affreux. Alors je fais abstraction de cette consigne, même si la prof ne s’en rendra pas compte, elle qui nous répète avec le mouvement adéquate des doigts, comme si c’était aussi logique que les maths : « situation initiale, « élément perturbateur… » (ah pour ça, la classe est servie)…

Deuxième demi-heure :

Je réfléchis sur le sujet. Cette année de 5e est tout sauf heureuse. Heureusement qu’il y a les livres de la bibliothèque. Je m’ennuie. Je ne me suis jamais autant ennuyée. Les autres m’ennuient, et je ne sais pas si c’est moi qui suis si désagréable ou si c’est eux qui le sont. Je passe mes récréations à m’ennuyer en groupe, avec deux amis d’une autre classes, quand elles sont là, et puis sinon, j’erre seule dans les couloirs en attendant, et je m’intéresse aux panneaux d’information, passionnément, pour faire passer le temps. Chez moi, je m’ennuie moins : j’écoute de la musique, je soigne mon art pla, je fais mes devoirs, les courses, regarde la télé et je lis. Ah si, contre mon ennui, j’ai rédigé une lettre à l’Éducation Nationale pour dénoncer ce prof affreux, violent et méchant, qui effraye tout le monde, et qui nous fait faire des mots croisés en interros. Personne n’ose rien dire contre lui parce qu’il nous emmène en voyage de classe. Tout le monde sait qu’il boit. Et moi, je ne dis rien, et je n’en pense pas moins (ma petite voix intérieure, celle de révolutionnaire silencieuse, rugit!). Mais je m’égare, tout ça n’est toujours pas heureux.

Je m’ennuie de moi aussi. Je ne m’aime pas. Dans le vestiaire où la prof de sport nous force à prendre la douche (ce que j’évite absolument, ces vestiaires ressemblent à des camps de prisonniers), Margot m’a dit que c’était rigolo, j’avais une « triple couche de gras » sur moi… Et puis tous les mois, il y a les règles aussi, le pire. Je m’astreins à la pénible technique de la crêpe, et je me force à ne pas bouger d’un poil pendant toute une nuit, avec cette couche culotte… Une vraie torture, ça me fait mal. Aux toilettes du collège, j’angoisse… J’ai l’impression que ça se voit comme un point au milieu du visage. En plus, la dernière fois, M. m’a regardé, et j’ai presque cru qu’il comprenait. Il avait un air compatissant. Je ne dois pas être très discrète. Mais le pire, ça reste encore les boutons… Je suis affreuse. Toujours pas le bonheur.

Et puis les autres sont cons. Je ne sais pas ce qui leur a pris, ils se sont mis en tête d’être tous cons en même temps : une sorte d’âge bête généralisé. Ils me le rendent bien, on dirait qu’ils ont monté une association contre moi, et ça a l’air lucratif. Tu m’étonnes que ma prof principal note que je suis effacée… Allez, j’arrête de penser à ça, ça ne sert à rien pour parler d’un sujet heureux.

Troisième demi-heure :

Allez, faut se dépêcher. Penser « bonheur », amour etc. J’ai eu droit à ma première boum tout de même, malgré mon asociabilité. J’étais contente. L’hôte a du avoir pitié. Dans le salon avec une boule à facette et les basses à fond. J’étais contente, mais pas tout à fait. Ce n’est donc pas un souvenir heureux. Parce qu’il a fallu que je me mette à l’évidence d’un fait absolument anormal : je déteste danser. C’est très dur de détester danser, de ne pas aimer faire la fête comme tout le monde. On ne se rend pas compte comme c’est un poids lourd à porter. Tout le monde aime danser. C’est comme le chocolat : tout le monde aime le chocolat (ce qui n’est pas du tout vrai : moi je n’aime pas le chocolat brun). J’ai fait semblant. Mais je bouge sur la musique et je ne ressens aucun plaisir. Comme si je faisais du sport (et je déteste le sport), je suis vide et ridicule. Et je ne suis pas masochiste, alors j’ai vite envie d’arrêter. Sauf pour la Macarena, ma danse préférée, parce que là pas besoin de réfléchir, tout est dans la chorégraphie et tout le monde est bête en même temps. Ah, et puis on a joué à ce jeu idiot « action ou vérité ». Je choisis toujours vérité, parce qu’il n’y a aucun risque, je n’ai pas grand chose à cacher. Bon, tout de même, j’ai appris une expression que je n’avais jamais lu dans un roman : « rouler une pelle ». Franchement, ça ne me donne pas du tout envie. Et ce n’est toujours pas très heureux.

Quelle idée, d’écrire un moment heureux ! Mais le temps passe, il faut que je m’y mette. Je sais déjà ce qu’elle veut : un joli petit moment avec des paillettes dans les yeux et tout le monde qui sort ses dents blanches (et les mouchoirs pour pleurer de joie). Je n’ai pas ça sous la main. Des malheurs, je pourrais en raconter plein. Le jour où on m’a traité de « grand-mère ». Celui où on m’a cassé mon magnifique parapluie à pois. Les jours répétitifs où l’on déforme mon nom, où l’on me reproche mes bonnes notes. Et puis comment se défendre ? Je n’ai aucun répondant, je n’y arrive pas… Je refuse de remuer la tourbe des mots argotiques banals qu e les autres emploient. Je n’aime pas… Les gros mots me font mal à moi, quand je les dis. C’est comme si je mangeais de la boue, ça me dégoûte.

Moi, je suis plutôt Paul et Virginie, Princesse de Clèves mais ça ne me sert à rien du tout pour leur répondre. Eux, ils s’en fichent des Chouans, des histoires de sacrifice, de passion et d’amour. Il y a bien M. qui me plaît. Il est intelligent et il a les yeux qui pétillent… je lui cherche des défauts, mais non, il est beau. De magnifiques yeux marrons qui brillent. Moi, pour lui plaire, je n’ai que les jolis dessins d’art pla (la dernière fois il m’a fait un compliment!) et je ne suis pas idiote, je sais bien que ça ne suffit pas. Je n’oserai jamais. Je me suis déjà imaginée que le seul moment où je lui dirai, parce que je suis bien trop fière pour le lui avouer avant, qu’il me plaît et que je serais peut-être bien capable de l’aimer, ce sera sur mon lit de mort. J’ai déjà imaginé la scène. Ce sera très beau, comme aveu, et comme j’expirerai dans ses bras, je ne saurai jamais sa réponse, c’est bien mieux comme ça. On est bien loin du bonheur.

Ah, et puis il y a ces couples qui commencent à se former et à se coller. Non, ça ne me fait vraiment pas envie, ces glus ventouses qui ne savent même pas ce que c’est qu’aimer. J’ai bien lu le process du baiser sur la bouche dans les magazines que j’achète pendant les vacances. Moi, je veux plus. On y est toujours pas, au bonheur ! Si M. se comportait comme ça… mais M a la classe, il ne fera jamais le poisson ventouse, avec ses tee-shirts sans manche toute l’année et ses jogging qu’il est le seul à réussir à porter avec élégance (un jour, si j’osais, ce qui n’arrivera jamais, je lui demanderai comment il fait pour ne pas avoir froid…)

Mais franchement, même quand on a 12 ans, le bonheur, est-ce que ça se raconte ?

Dernière demi-heure

Alors, bilan de la situation : j’ai déjà tergiversé pendant 1h30. Il faut que je m’y mette : madame E. accélère son compte à rebours toutes les 10 minutes maintenant. Plus la peine de réfléchir : j’invente un moment bien mielleux spécialement pour Madame E. Titre : la naissance de ma sœur. C’est dans un hôpital glauque avec des lignes sur le sol comme j’en suivrai plus tard pour ne pas me perdre dans les rames de métro. Et je mens. Parce que j’avais 5 ans quand ma sœur est née, et que je ne me souviens de rien. Sauf qu’elle avait de petits yeux tout ridés, chinois. Elle était belle, elle est toujours belle pour moi. Ma sœur a des yeux magnifiques. Gris vert avec une toute petite touche de marron. Mais à l’hôpital, ce n’était encore qu’un bébé, avec de petites mains fascinantes pour moi parce qu’elles étaient toutes fragiles, et si douces, et une odeur de lait. Et elles s’accrochaient à mes petits doigts, les petites mains de ma sœur, et elle avait un air un peu ahuri. C’est tout ce dont je me souviens. Ça ne suffit pas pour correspondre à ce schéma narratif, alors j’ai inventé les éléments qui manquaient : le départ de la maison, la route vers l’hôpital, la première rencontre, mon énorme bonheur, la famille etc. Tout est faux, je n’aime pas ce texte, mais j’ai pu le rendre à temps, sans relire comme toute élève qui se respecte (je déteste relire : je pourrais tout déchirer en relisant, tellement c’est nul).

Mais je déteste cette rédaction, parce que ma prof de français s’est trompée, avec son schéma narratif : le bonheur, ça ne se raconte pas. Il n’y a pas de situation initiale, ni finale. Le bonheur, c’est une impression plus diffuse, et on ne se rend compte qu’une fois qu’on est vraiment malheureux qu’on l’a perdu. Le bonheur, avec ma sœur, ce n’est pas sa naissance, ce n’est pas une histoire, ou alors ce sont de petits fragments précieux, des bouts de tissus qui ensoleillent ma tête. Tous ces petits moments enfilés comme des perles d’un collier et qui rendent la vie un peu plus jolie, et qui permettent de ne pas trop souffrir, même quand on est en 5eC. Ce moment où elle me regarde, et où je comprends sans qu’elle dise rien, juste parce que ses yeux ont du sens pour moi. Les mots qu’elle invente, et qu’aucune autre personne sur terre ne dit comme elle, avec son intonation particulière. Nos éclairs au chocolat complètement ratés, immangeables, mais qu’on a quand même voulu faire jusqu’au bout : de vrais morceaux de farine aromatisés au chocolat. Le goûter de 17h au retour du collège.

Ce bonheur, il n’a aucun mot pour arriver à la cheville, et moi, que je sois en 5e ou plus tard, je n’arriverai jamais à l’écrire, juste à l’effleurer, juste à le vivre, toujours trop tard. Parce que la chaleur d’un regard ou d’une main qui vous prend dans la sienne, c’est presque rien, mais c’est tout aussi. Ça ne s’écrit pas, c’est évanescent, l’instant… encore plus précieux qu’un texte de rédaction. Alors je m’arrête là. Parce qu’il y a encore plus précieux que les mots : les instants avec A.

les yeux dans les yeux

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