Règles douloureuses…

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Par Rouge

Rajoutez les serviettes et les tampons... et vous obtenez ma vision des règles douloureuses.

Stop. Sujet indécent à aborder. Car il a de quoi faire rougir ! Les hommes, pas réellement concernés, et ne les appréhendant qu’avec le dégoût qu’une telle horreur sanguinaire mérite, passeront leur chemin (parce qu’en plus de cela, les douleurs menstruelles leur interdisent, avec un poids d’autorité identique à celui de la migraine, un autre chemin plus exaltant). Les femmes, qui se plaisent à parler gentiment des ragnagna et visites régulières de Mère Nature, baisseront les yeux de honte devant le sujet si audacieusement hors de propos. De fait, si l’on considère les publicités télévisuelles de rigueur en l’an 2013, nous sommes encore sous le grand tabou des règles… et l’on pourrait croire, du moins si l’on n’est pas initié à ce sombre secret de la nature féminine, que tous les mois, du sang bleu turquoise, aseptisé, bien fluide et javellisé goutte doucement sur les serviettes hygiéniques.

Mon propos commence mal : car quel rapport entre règles et règle ? Mais si bien sûr, il est la règle d’avoir ses règles régulièrement, le fameux 28e jour (même pas fichu d’avoir un cycle qui corresponde au calendrier!). Mais il manque de la clarté à ce sujet, et l’on a voulu régler bien trop vite les choses, en le rangeant bien au fond du dictionnaire… Ce cher Trésor de la Langue Française, toujours rigoureux, pour le coup, règle son compte bien trop hâtivement sur ce que sont les règles, laissant les néophytes en déroute, avec de jolis synonymes scientifiques, comme ce mot barbare de « menstruation ». M’enfin… des mots, toujours des mots : « Écoulement de sang qui se reproduit périodiquement en l’absence de grossesse, chez la femme, de la puberté à la ménopause. » Il semblerait donc (je prends la pose de Mademoiselle NiConneEtRien qui veut comprendre) qu’une femme soit sujette à une saignée cyclique. Apprécions le fait remarquable que le TLF, un peu prude en cela, ne mentionne aucunement le lieu de ce déversement fluvial féminin… Il manque quelques mots, donc, pour édifier les règles. Pourtant, ces règles, elles en brassent, des mots : avoir ses ragnagna, la visite de mère Nature, ses cardinales, ses isabelles, ses culottes françaises (joli!)…

Mais tout cela reste au rang des lits et des ratures. Mots tellement plus simples que de dire que du sang coule entre ses cuisses, et que la première fois que cela arrive, l’on ne sait pas trop d’où ça vient, ni pourquoi ça saigne, alors qu’on a mal mais pas tout à fait assez pour gémir, et qu’on sent sa culotte se tremper de liquide. Le pire, c’est que l’on ne peut, absolument, rien empêcher. Avec ce sentiment d’impuissance et de honte parce que c’est notre corps qui parle, nos hormones, et pas nous. Et puis parce que personne ne vous a rien expliqué, rien dit de tout cela, que c’est une honte et un fardeau qu’il va falloir porter tous les mois, pendant des années… On se cache, l’on cache ces affreux protèges-slip dans l’armoire la plus haute, celle où il faut bien retrancher cette nouvelle part de soi-même qui nous est tombée dessus de force. Bien tout au fond du débarras. Cette ombre de féminité honteuse qu’on ne cerne pas et qui n’a que des défauts, qui nous contraint tous les mois à supporter le même affront.

Refusant la règle, et surtout l’habituelle rhétorique, je ne mentionnerai pas les petits pics comme des aiguilles dans le bas du ventre ou la soi-disant mauvaise humeur qui accompagne l’événement. C’est autre chose. Les règles, pour une femme, en tout cas pour moi et je crois que j’en suis une, ne sont pas seulement une marque physiologique avec symptômes physiques répétitifs. Simone avait raison, « on ne nait pas femme, on le devient » et les règles, c’est l’un des symboles (toujours caché) de cette transformation.

Un jour, honteuse d’avoir mon pantalon complètement rougi, j’allai révéler à une surveillante ce bouleversement anatomique et ses conséquences, tellement honteuse que je versai quelques larmes, ayant l’impression que tout le monde verrait cette marque de la… honte… Une femme, ma sauveteuse, qui me fournit la précieuse couche que je n’avais pas encore pris l’habitude d’emporter avec moi, me dit, pour me consoler : « c’est bien, tu vas pouvoir avoir des enfants ».

Cette phrase m’est restée. Ça signifiait donc que c’est vraiment super génial de souffrir tous les mois et de se déguiser en bébé géant à couches ou en bouteille de vin bien embouchée au tampon. Oui, parce qu’il y a les enfants… Logique, cela fait donc environ une quinzaine d’années que tous les mois je peux faire la fête en pensant que j’ai enfin, grâce aux règles qui régissent mon existence, le droit d’avoir des enfants, sans avoir encore profité de l’encore plus géniale opportunité de les faire. Je sens déjà vos reproches poindre : mais voyons Rouge, grâce aux règles, c’était facile, tu avais le code réduc’ idéal pour faire des enfants… tu es vraiment lente à profiter de la promotion ! Si tu as de la chance, tu pourras même te faire un lot jumeaux : deux pour un… Profite ! Et puis surtout prend garde aussi à ta date de péremption, parce que le temps tourne et comme toutes les bonnes choses, ça a une fin…

Bien mal me connaître : je refuse de céder à la société de consommation et de négocier la moindre petite parcelle de mon être à l’utilité marchande du développement de la race humaine (pour le moment)…

Oui, parce que les règles, pour moi, très étrangement se sont toujours inscrites parfaitement dans une logique de société de consommation. Quand j’imagine le sang qui coule, je vois une bouteille de ketch’up qui fait une sorte de chantilly rouge vive sur le blanc de ces affreuses couches, avec leurs petites décorations en arabesques bleutées qui sont très cul-cul la praline. Cette image est étrangement réconfortante, elle est sans douleur et presque ridicule.

Il y aura toujours une personne pour me dire qu’il vaut mieux être fière de ses règles, parce qu’elles sont le symptôme détourné de ma capacité à engendrer d’autres humanoïdes de mon acabit. Pas moi. Je ne suis pas fière d’être une femme parce qu’une femme ça fait des enfants. D’ailleurs, lorsque j’ai mes règles, je me sentirais même plus terriblement vulnérable, toute proche de ne plus être une femme du tout. Me transformer en… mer rouge hypersensible ne garantissant pas ma condition féminine, je ne demande qu’une chose, qu’on arrête de les cacher comme une honte, et qu’on accepte aussi un peu cette condition certes sine qua none pour avoir des enfants, sans pour autant se restreindre à cela. Et qu’importe la règle, ou les règles au fond, l’important est d’être.

Les mots de la fin pour Alfred Hitchcock : “I hate to say it, but I always thought a good red wine put into one’s mind the thought of menstrual blood.”