Sacrés rites

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Par Revolver

Toute tradition est-elle bonne à suivre ?
L'adoubement Edmund Blair Leighton (1901)

L’adoubement Edmund Blair Leighton (1901)

Le rite, d’abord associé au fait religieux, dépasse la sphère du culte, pour gagner d’autres terrains. Les rituels jalonnent la vie de l’individu et de la société pour donner un sens à l’existence et renforcer la cohésion d’un groupe. Leur caractère symbolique imprime de la solennité et marque la mémoire, qu’elle soit individuelle ou collective. Tout cela a-t-il encore et toujours du sens ? Et à quel prix ?

Une nécessaire mise en scène du sacré

Le rituel, dans son acception religieuse, apparaît comme la mise en forme du sacré. On manifeste la communion avec le divin par des cérémonies fondées à la fois sur la répétition, la transmission et le spectacle.

Les célébrations ordinaires se répètent à un jour fixe de la semaine : prière du vendredi chez les Musulmans, messe du dimanche chez les Chrétiens. Pour les Juifs, le Shabbat, du vendredi soir au samedi soir, est le jour saint de la semaine. « A l’instar de Dieu qui a créé l’univers et tout ce qu’il contient en six jours et s’est reposé de son œuvre le septième, le Juif cesse tous ses travaux de la semaine à l’approche de la nuit le vendredi soir, pour se consacrer entièrement à Dieu. (…) Lors du Shabat, certaines activités sont interdites (bâtir, cuire, tailler, acheter, écrire …) parce qu’elles découlent des travaux principaux intervenant dans la construction du Temple, elle-même symbole de la création du monde. » Il est intéressant de voir la répétition qui se joue : l’homme imite Dieu en travaillant six jours et se reposant le septième jour de la semaine. Le deuxième niveau de répétition se réalise dans la tradition perpétuée semaine après semaine, générations après générations.

Un des piliers du rituel et plus largement de la tradition repose sur la transmission. A l’occasion du baptême chrétien, les parents s’engagent à inscrire leur enfant au catéchisme quand l’enfant sera en âge de le suivre pour que soit transmise la foi chrétienne. Bien plus qu’une entreprise de culture générale ou d’éducation morale, le catéchisme garantit la transmission d’un héritage spirituel, philosophique et social.

Premier élément de spectacle : le costume. Chez les catholiques, la parure  concerne d’abord le ministre du culte. Le prêtre revêt une aube, une chasuble et une étole pour célébrer la messe. Selon le calendrier liturgique, les couleurs revêtent une signification spécifique. Ainsi, le vert est la couleur du temps ordinaire. Le violet est réservé à l’Avent et au Carême ainsi que pour les messes aux défunts. Pour la mise en scène, vient toute la gestuelle liturgique. Les déplacements sont réglementés. De part et d’autre de l’autel, il y a deux pupitres : l’ambon où se lisent les « lectures », le psaume et l’évangile et le lieu où le prêtre se tient pour présider l’office. Quand arrive le moment de lire l’évangile du jour, la plus importante des lectures, le prêtre se déplace et saisit le livre sacré puis le place en hauteur pour le montrer à toute l’assemblée qui entonne un Alléluia. Il n’y a pas plusieurs manières de procéder, la règle impose ce procédé, pour toutes les églises catholiques dépendant de Rome. Le rituel obéit à un règlement. Il est identifié par rapport aux principes qu’il suit mais aussi à la façon dont il se manifeste. C’est ainsi qu’il devient un repère pour tout un groupe social.

 

Pour dépasser notre finitude

Costume spectaculaire

Costume spectaculaire

Un exemple venu du Vietnam illustre en beauté le lien entre religieux et art. Dans une prochaine exposition La tenue dans la croyance des Vietnamiens  qui se tiendra à partir du 19 juillet au centre culturel du Vietnam en France, le public pourra admirer 36 tenues du rituel Hau dong ainsi que les bijoux accompagnant chaque vêtement. Ce rite religieux de la Déesse Mère, mêle spiritualité et expression artistique. Musique, poésie et danse combinées permettent de communiquer avec les divinités par l’intermédiaire des chamans. Le Hau dong est un rituel associé à des traditions folkloriques, littéraires et musicales mais aussi liées à la danse, aux arts plastiques, aux arts du spectacle et à des fêtes populaire. Le site Vietnamplus rapporte que « ce rituel apporte aux gens qui vivent dans ce monde trois choses : bonheur, prospérité et longévité. Ce sont des vœux éternels et intemporels de l’homme. » Ainsi à travers les rituels du Hau dong le matériel est connecté avec le divin et les souhaits formulés et la réponse espérée forment comme une boucle avec le retour du divin vers l’humain puisqu’il s’agit de concrétiser un bonheur immédiat, ancré dans la vie terrestre.

Pourtant le rituel – et même le sacré – n’est pas l’apanage exclusif du religieux. Dans un article sur la danse contemporaine, Rosita Boisseau, journaliste au Monde, interroge des chorégraphes sur la présence du rituel dans leurs œuvres. Force est de constater que le rituel en donnant accès au sacré fait sens pour les pauvres mortels que nous sommes, désorientés dans un monde obsédé par le matériel. « Nous vivons dans une société où les rituels n’ont plus leur place, à part peut-être le football, si on peut le considérer comme tel, commente le chorégraphe Damien Jalet (…). Que les chorégraphes renouent avec ces formes souligne, me semble-t-il, leur besoin de “faire sens” dans un monde qui en manque, de se fondre aussi dans quelque chose qui les dépasse, une sorte de temps mythologique. On se sent moins éphémère lorsqu’on se connecte à un acte qui semble ancestral. »  La journaliste propose une analyse tout à fait pertinente : « Dans une société explosée où l’individualisme règne, la concurrence des ego sévit et la solitude bat des records, ces rituels contemporains jamais racoleurs retrouvent la voie du groupe, de l’être-ensemble, en recollant momentanément les morceaux d’une identité sociale défaite. »

Les lumières de la modernité contre la cruauté des traditions ?

Caricature de Charb

Caricature de Charb

 Le Danemark a rendu obligatoire l’étourdissement préalable des animaux de boucherie en février dernier.  Il va plus loin que la réglementation européenne sur la protection des animaux au moment de leur mise à mort, destinée à limiter leur souffrance. En effet la loi européenne stipule que « les animaux sont mis à mort uniquement après étourdis­sement (…). L’animal est maintenu dans un état d’inconscience et d’insensibilité jusqu’à sa mort. » Exception notable faite « pour les animaux faisant l’objet de méthodes particulières d’abattage prescrites par des rites religieux, les prescriptions visées au paragraphe 1 ne sont pas d’application pour autant que l’abattage ait lieu dans un abattoir ». La décision danoise interdit donc les abattages rituels juifs et musulmans. Dans La Croix, Nicolas Senèze, explique le nœud de l’affaire : « Autant les rituels de la shehita juive que le dhakât musulman obligent en effet que les animaux soient pleinement conscients au moment de leur abattage sous peine de ne plus être casher ou hallal. Une obligation religieuse que ne comprennent pas les défenseurs des animaux qui militent pour l’étourdissement préalable : à leurs yeux, cette méthode permet de limiter la souffrance des animaux. » Au-delà du débat sur le bien-fondé de cette obligation, ce qui a fait polémique, c’est la déclaration du ministre danois de l’agriculture et de l’alimentation Dan Jørgensen : « Les droits des animaux sont prioritaires par rapport aux droits religieux ». Encore une fois, la question du sacré est posée. Qu’est-ce qui est le plus sacré ? Les traditions religieuses ou la condition animale ? Peut-on balayer d’un revers de main, sous couvert de protection animale (ou de laïcité) des traditions ancestrales ? Toute tradition parce qu’elle serait ancestrale en deviendrait-elle pour autant sacrée ?

Dura lex, sed lex

Devise reine du bizutage

Devise reine du bizutage

S’il y a une tradition sacrément bien ancrée au Portugal, à peine contestée, c’est celle du bizutage à l’entrée à l’université. Refuser de se soumettre à ce rite de passage, c’est se voir interdire l’accès à toutes les activités étudiantes (intégrer l’équipe de foot, jouer dans les groupes de musique, porter l’uniforme…). Dans un documentaire réalisé en 2012 par des étudiants en communication et multimédias, intitulé Dura Praxis sed Praxis, l’angle choisi consiste à informer les ignorants de la signification profonde du bizutage et mettre en garde contre la menace qui pèse sur cette institution. « Cette tradition réussira-t-elle à se maintenir encore longtemps ? » s’interrogent-ils, avec la bénédiction des doctorants et des professeurs de l’université. Pour expliquer le titre Dura Praxis sed Praxis, il faut savoir que le code qui réglemente le bizutage ( praxe en portugais ) utilise beaucoup de mots latins déformés de façon parodique. Dura praxis sed praxis est un leitmotiv des bizutages qui rappelle l’adage latin dura lex sed lex, la loi est dure mais c’est la loi.

« Le premier mot qui vient à l’esprit quand on parle de bizutage, c’est intégration, déclare le premier étudiant interviewé, un bizuteur. On oblige d’une certaine façon ces nouveaux élèves, les bizuts, à s’intégrer et à créer des liens entre eux. Ils se retrouvent dans un monde tout à fait nouveau pour eux, loin de leur famille et du jour au lendemain, leurs camarades vont devenir ce qu’il y a de plus important pour eux. »

Une jeune fille bizutée enfonce le clou : « Le bizutage était une expérience super, ça m’a permis de connaître tous mes camarades de 2e, 3e années et au-delà. Je crois que quiconque entre à l’université devrait être bizuté. On passe du temps ensemble, on s’amuse. Bien sûr, c’est un peu dur parfois de faire les sacrifices exigés, mais ça vaut le coup. L’année prochaine, c’est moi qui bizuterai, je crois que ce sera génial. »

Pourtant, ce fabuleux rituel a connu des dérapages dramatiques, et tout récemment, le 15 décembre 2013, six étudiants de 1ère année de l’Université de Lisbonne sont morts par noyade, sur la plage du Meco, au cours d’un week-end d’« intégration ». Une des traditionnelles épreuves que subissent les bizuts aurait mal tourné : alignés les yeux bandés, poings liés et pieds entravés, au bord de la mer, marée montante bien sûr, et de nuit, évidemment, les étudiants, bien alcoolisés, doivent attendre qu’on veuille bien les libérer. Pendant ce long moment, les bizuteurs les effraient en rôdant autour d’eux, tels des fantômes. Tout cela pourrait prêter à rire si ce petit jeu ne s’était pas terminé par la mort des six jeunes. Seul le bizuteur officiellement présent sur les lieux a réchappé à la noyade. Depuis l’accident, il est resté muet, frappé « d’amnésie sélective ». Encore aujourd’hui, l’ombre n’a pas été levée sur cette tragédie de la bêtise. La police et le gouvernement ne semblent pas très pressées d’établir les responsabilités au niveau académique (autrement dit en ce qui concerne les étudiants) et universitaire. Dans un article de janvier 2014, le secrétaire d’État au Sport et à la Jeunesse, Emilio Guerreiro, estimait que cela n’avait rien à voir avec les pratiques liées au bizutage. Croyons-le sur parole car il en connaît un rayon en matière de bizutage : il est l’ancien président de l’Association Académique de Coimbra, association étudiante très influente qui régente la vie étudiante à Coimbra, ville qui abrite une des plus anciennes et prestigieuses universités européennes. L’Académica, comme on la surnomme, est garante des traditions étudiantes et au premier chef, celle du bizutage. Rares sont ceux qui osent dénoncer la vacuité, la stupidité et l’humiliation de la « praxe » et qui rappellent qu’il fut un temps, à Coimbra, où l’esprit académique consistait à s’insurger contre l’oppression, à mener de véritables combats, par exemple contre les frais de scolarité exorbitants.

Bienvenue à l'université (Credits obéissancemorte)

Bienvenue à l’université (Credits obéissancemorte)

Inutile de préciser qu’il est très mal vu de critiquer les abus de « l’esprit académique ». Contrairement à ce que la traduction en français pourrait suggérer, c’est très cool d’avoir l’esprit académique. L’Association académique de Coimbra, sorte de BDE géant, étendu à toutes les différentes facs de la ville, dispose de gros moyens matériels et financiers. Elle exerce une véritable influence au sein des universités de Coimbra. Elle régente la vie étudiante et organise ses temps forts (une grosse fête en début d’année universitaire et une plus grosse encore à la fin). Dans le billet d’un étudiant critiquant cet état d’esprit qui conduit les étudiants à consacrer leur année universitaire à 1/ Sécher les cours 2/ S’habiller à la mode (paradoxal puisque le port de l’uniforme est très répandu) 3/Boire 4/ Boire, le tout, aux frais de la princesse (leurs parents, parmi lesquels les Smicards – salaire minimum en 2014 fixé à 566€ par mois versus environ 1000€ pour les frais de scolarité pour 2013/2014–  sont aussi aisés à trouver qu’une bouteille d’eau minérale au stand boissons d’une fête étudiante). Et de dénoncer le farniente des étudiants avant les examens et leur manie de participer aux grandes fêtes pendant lesquels ils défilent dans des chars allégoriques coûtant 4000 € pièce…Les commentaires qui suivent donnent une idée de la tolérance propre à cet esprit académique : si ça ne te plaît pas, rentre chez toi et consulte un psychiatre. Certes le jeune homme se montre un peu rabat-joie et, si je puis me permettre un commentaire personnel, Coimbra est sans doute le meilleur endroit de la Terre pour un étudiant : zéro pression, la fête tous les jours et tout le temps du monde pour y mener à bien son cursus universitaire. Spring break toute l’année. A l’époque très lointaine (2000/2001) où j’ai fréquenté l’Université de Coimbra, un étudiant mettait en moyenne 7,5 années pour obtenir une licence, théoriquement de 4 ans. Boire ou étudier, il fallait, déjà à l’époque, choisir. Personnellement, j’ai préféré rentrer à la Sorbonne préparer l’agrégation. Mais c’est une autre histoire…

Cher d'étudiants "alcoologestionnaires assumés" (Credits Semumsentido)

Cher d’étudiants « alcoologestionnaires assumés » (Credits Semumsentido)

Pour tout vous dire, cher lecteur, le but de ce billet était de montrer la dimension sacrée et sublime du rite et le caractère essentiel des rituels – car je les crois fondamentaux pour donner un sens à la vie d’un individu et l’inscrire dans une lignée, une société – et je me rends compte que ce qui domine, c’est le poids, parfois absurde et dangereux, de certaines traditions qui font leur loi, méprisant les personnes. Alors, oui, je maintiens que les rites et les rituels doivent être respectés à condition non pas qu’ils l’abaissent mais qu’ils l’élèvent.