S’aimer… Crise de désamour

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par Rouge

s'aimer, se désaimer, ou apprendre l'équilibre ?

S’aimer, ne pas s’aimer, ou apprendre l’équilibre ?

Je ne m’aime pas. Voici une négation facile à formuler. Elle semble facile. Bien plus facile, en réalité, que « Je m’aime », qui sombre vite dans la prétention. Et pourtant, on a qu’une vie, qu’un seul corps, et un temps limité pour l’utiliser. Dans l’idéal, s’aimer vaut donc le coup. C’est un bon début. Mais…

Pourquoi « je ne m’aime pas »?

Je ne m’aime pas parce que je n’aime pas le reflet que je donne aux autres, il n’est pas exactement et tout à fait moi. Il est un moi socialisé, acceptable. La société de consommation aide. Car que nous dit la publicité cosmétique, par exemple ? Elle nous chuchote, diable au rire narquois : « tu seras belle si tu portes cet eyeliner, tu sera resplendissante avec cette crème de jour. Pour être la femme la plus sexy, porte cette robe-ci. On te regardera, on te désirera. On t’aimera. Tu t’aimeras… » Et moi, que vois-je ? Trop d’imperfections physiques, trop de graisse, trop de…, pas assez de… Ça ne correspond pas au standard. Ça ne pourra jamais correspondre au standard puisque c’est moi et que je ne suis pas un être standardisé, que je suis différente du mannequin en plastique du magasin, imparfaite, normale… que je suis moi. Mais m’aimeras-t-on, seras-t-on capable de m’aimer avec toutes ces atrocités alors que je pourrais faire la critique précise et rationnelle de chaque partie de mon corps pour en dévoiler les affres ?

Je ne m’aime pas parce qu’on ne m’a jamais dit que j’étais belle, et que si l’on me le dit maintenant je ne le croirai pas. C’est la bienséance sociale et la gentillesse, quand ce n’est pas (dangereusement) l’intérêt ou la séduction qui me valent le compliment, et cela me flattera quelques instant, ça me sera même doux. Mais je penserai après coup que ce n’est pas du tout fondé sur la rationalité (destructrice) de mon propre regard sur moi-même. Je ne m’aime pas parce que j’ai honte… De mes réactions, de mes maladresses, de ne pas coller avec ce que l’on m’a demandé implicitement d’être, de ne pas être parfaite, de ne pas avoir la répartie nécessaire et cinglante quand il faut, de ne pas savoir me défendre comme il faut, d’être faible quelquefois, si injustement faible et de me laisser marcher sur les pieds par des idiots parce que je manque profondément de ce qu’ils ont à revendre : la tyrannique assurance, la confiance en eux.

C’est un peu comme si j’avançais avec deux ampoules explosées au pied. Ne pas s’aimer n’empêche pas d’avancer. C’est même assez facilement viable, et tout à fait dans la norme des névroses habituelles de l’être lambda. Tant qu’on marche avec des chaussures, on appuie sur les plaies, ça suinte, ça saigne. On a un peu mal. Ça reste supportable. Les chaussures de la convention sociale, du moi social présentable sont d’excellents masques. Mais les plaies sont toujours là. A vif sous la chaussette. On sourit et on sert les dents en se disant qu’en pensant à autre chose ça passera bien. On vit avec même si quelquefois ça revient. Le doute, et puis la perte total de repère et de stabilité, et puis au bout la chute. On plonge dans les marées embourbées du désamour, dans lequel on avait réussi un temps à nager convenablement. Le vrai moyen de guérir serait de marcher pieds nus. Mais c’est se mettre tout à fait à nu, c’est changer de démarche, accepter de ne plus être pris dans le moule de la chaussure, accepter de lâcher prise. Ça nécessite du courage d’accepter ça… C’est difficile quand on n’est pas habitué, quand on ne sait pas faire… quand la crispation et la peur s’est emparé de vous… même si pour ceux qui savent c’est tout simple… ça va de soi.

Je ne m’aime pas et je ne supporte pas, pourtant, quand on ne me respecte pas, quand l’on me fait mal délibérément, et que je suis contrainte de prendre sur moi, de prendre du recul, d’accepter, vieille habitude du cercle vicieux du « je ne m’aime pas ». Ça me cabre de l’intérieur. Parce que je peux accepter mon propre désamour de moi, je peux accepter de me malmener moi-même, de m’éreinter parce que je ne m’aime pas. C’est une tendance que j’ai, je la connais, je la scrute, je sens quand elle ressurgit et elle m’est très facile à accepter. Pour telle ou telle raison que je considère valable, j’accepterai d’aller trop loin et de me blesser moi-même. Une forme d’intransigeance extrême que j’ai envers moi, et qui me ferait consentir à beaucoup de sacrifices, tant que c’est moi qui décide de mon sort. Mais accepter que les autres en abusent ne va pas de soi. Ça me blesse trop. Alors, je m’aime encore moins. De leur céder. Soit, je pourrais en écrire tout un roman, sur ce sujet abyssale et paradoxal du désamour. Hélas, ça ne changerait pas grand chose à la négation initiale. Et puis, j’ai peur du mépris que tu pourrais éprouver, cher lecteur, parce que tu considèreras mon point de vue injustifié et totalement subjectif, et tu ne peux rien y changer… je m’arrêterai donc ici.

Désamour 2.0 : la marque du selfie

Le désamour de soi a des implications et des conséquences générales et diversifiées. On pourrait penser qu’à l’ère de l’individualisme et du narcissisme sur les réseaux sociaux, il a disparu, et qu’il ne reste que, dans la jungle humaine ici présente, un vaste troupeau proclamant son amour de soi à relent de selfies narcissiques à outrance. C’est se tromper sur le véritable usage du selfie. De prime abord, se sourire à soi-même, sur une photographie, pourrait vouloir dire « je me trouve beau… ergo je m’aime ». C’est le selfie superficiel des stars ou des personnalités publiques, qui ne sont après tout que de jolis masques parfaitement mis en scène. L’affirmation va même quelquefois du « je m’aime » au « je vous emmerde si je suis moche sur la photo parce que je me sens beau tout de même ». Cas de narcissisme de vedette, qui peut se le permettre, et qui trouvera toujours son public. High average de confiance en soi.Le regard posé sur soi a déjà été assez gonflé et saura affronter le troll blessant d’un revers de clic.

En est-il de même pour l’anonyme ? Le selfie ne devient-il pas un test, une question inquiète et angoissante, à laquelle il faudra répondre à coup de likes ou de RT ? « M’aimes-tu ? » interroge l’autoportrait. Il interroge ? Non, il supplie. Aime-moi ! Apporte-moi ces miettes de confiance en moi, que j’arrive à me construire une image de moi acceptable, enivre-moi de cette petite auto-satisfaction qui te coûte si peu, rien qu’un petit clic de souris, mais qui me fera tant de bien : fais-le… Dis-moi que tu m’aimes ! Voilà la raison pour laquelle le selfie est profondément humain : il met en évidence la nécessité du regard de l’autre, d’un regard bienveillant. Et le troll ? Il gâchera tout, il perturbera tout… et l’on retombera par sa faute, à la vitesse du numérique, dans le désespérant désamour qui l’espace d’un instant nous avait quitté. L’unique inconvénient du selfie, c’est qu’il n’est qu’un placebo passager, satisfaisant dans l’instant, par les retours que l’on a obtenus… et puis l’effet se dissipe et le désamour revient. La drogue ne guérit pas, elle masque les véritables symptômes.

Désamour : impasse ou guérison ?

Y-a-t-il moyen d’échapper à son propre désamour ? De gagner ces miettes d’assurance qui feront que l’on s’aimera un peu, un jour ? Difficile de faire face à quelque chose d’aussi intime, avec des implications aussi étendues. Les masques sont nombreux pour cacher son désamour. De beaux escarpins, une robe… et le tour est joué. Mais le désamour n’est pas si superficiel, il est bien plus enfoui qu’un peu de beau tissu et de coquetterie.

Quant aux mots des autres, suffisent-ils à combattre une perception qui souvent s’est installée dans la durée ? Impossible. Une fois que le verre est dans le fruit, il n’y a plus qu’à trinquer… Quelque chose de pourri dans le royaume de l’être. L’amour de soi, c’est un peu comme l’apprentissage de la bicyclette, quand vous connaissez la technique pour avoir l’équilibre, c’est bon, vous l’avez, tout roule. Mais pour certains, il n’y a pas eu de main assurée qui accompagnait les essais du début. Alors on est tombé, et même lorsqu’on a réussi à obtenir cet équilibre, on a toujours l’impression de toujours… de tomber… et de tomber irrémédiablement dans le désamour, en enviant ceux qui s’aiment et qui sont injustement nés avec cette cuillère d’argent dans la bouche. Et on a terriblement peur de tomber. Le regard initial manque. Le regard de la reconnaissance qu’on cherche partout, qu’on prie, juste parce qu’il nous permettra d’être tout à fait… Même si on le sait bien aussi qu’on n’en a pas besoin pour être, qu’on peut faire sans, qu’on est capable, de réussir.

Heureusement, il y a l’enthousiasme. L’enthousiasme, la passion qui vous prend aux tripes, celle qui fait que vous aurez toujours envie de vous dépasser, d’aller plus loin, et d’essayer, peut-être, dans un domaine précis, au moins, d’être vraiment vous. D’être soi et de s’aimer ainsi. Ça, c’est mon domaine : les mots m’aiment à ma place. J’aime ces mots que j’ai détestés un temps parce que je les trouvais trop mauvais, trop inutiles à écrire. J’aime ces mots parce qu’ils répondent à ce que je leur demande, qu’ils sont exactement et entièrement moi à l’instant T et qu’alors je n’ai, pas toujours mais souvent, pas trop honte de ce que j’écris. Parfois, je me lis et je me regarderais même à ce miroir avec bienveillance. Je ne m’y reconnais plus tout à fait. Dans le souffle et, quelquefois, la mutinerie de certains mots. Est-ce vraiment moi ? C’est toujours un étonnement… Même si je vois aussi les défauts, même si je vois les longueurs, et que je ressens parfois la honte insidieuse d’en avoir trop fait, et de ne pas réussir à porter l’exhaustivité conceptuel et la brièveté comme sait le faire tout élève de khâgne avec brio et aisance. Mais j’ai pour moi l’originalité de mes réflexions, forts contestables, et ma façon un peu étrange de tout mixer. Du moins c’est ainsi que j’essaye de me rassurer. J’aime écrire des textes sur La Semaine Sainte d’Aragon en commençant par évoquer la nourriture light, j’aime évoquer Zahia et la représentation du nu au théâtre dans un même article. Et ces associations d’idées m’appartiennent, elles sont miennes pour le meilleur et pour le pire, et elles me constituent aussi, parce que je ne suis pas qu’un esprit errant dans les hautes sphères conceptuelles. J’ai irrémédiablement besoin d’être un tout, et de tout associer, lier, construire et déconstruire. Mes mots me sauvent, même s’ils ne sont qu’un univers singulier très délimité et qu’ils ne représentent au fond que l’image que je souhaite montrer, que j’accepte de révéler. Mais malgré tout, ce sont les miens propres, j’ai cette étrange impression, illusoire peut-être, de réussir à leur donner une parcelle de mon identité, et cette identité, même si ça peut paraître excessif, me plaît.

Puis il y a quelques personnes qui malgré tout arrivent à vous sortir des tréfonds où vous vous vautrez, de cette de paresse luxuriante. Celles qui vous donnent une belle claque quand il faut, qui vous laissent la place d’être et ne vous demandent pas de jouer la perfection. Étrangement et sans vraiment qu’on puisse le comprendre, sans qu’elles aient rien fait de particulier. Celles aussi qui vous mettent un peu de baume pour soigner les blessures du cœur quand il faut. Celles qui valent le coup qu’on ne se déteste pas tout à fait. Qu’on s’aime juste un peu. Bref, des êtres humains qui ne vous donnent pas la main pour traverser le fil au dessus du précipice. Ils vous disent que c’est à votre portée. Ils sont juste à côté, ils sont là, et ils ont plus de confiance en vous que vous n’en avez vous-même. Car peut-on vraiment s’aimer sans la médiation des autres, sans ces liens qui se tissent doucement et ces fleurs de confiance qu’on cueille, avec surprise, comme des cadeaux célestes. Et peut-être est-ce un peu illusoire, peut-être retomberez vous… mais il y aura ces petites miettes, ces pétales, qui par l’accumulation, réussiront peut-être aussi à vous faire construire quelque chose, et à vous aimer un peu, juste ce qu’il faut pour être, être bien.

Alors, quelquefois, je ne sais pas si je m’aime, ou si je ne m’aime pas, mais je sais que j’aime les autres, les passants, les plus proches, les êtres humains… plus que je ne m’aime moi-même souvent, même si je ne le leur dirai pas parce que je suis assez fière et qu’il y a des choses que je considère (à tort souvent) comme tout à fait hors des mots. Et ça aussi, ça fait que je tiens à peu près debout. Funambule. En équilibre. Il y a une part d’eux en moi. Une part au prix infini et trop précieuse pour que je ne la jette, que je ne la blesse. La plus belle des parts : celle des sentiments humains.


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