Salto, au péril de leur vie

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Par Revolver

A Salto, au péril de leur vie, des destins se sont croisés, de petits bouts de vie d’hommes et de femmes portugais qui ont fait le choix d’immigrer pour exister.
Passage d'immigres portugais clandestins dans les Pyrenees en mars 1965 --  Passage of portuguese clandestines in Pyrenees march 1965

Passage d’immigrés portugais clandestins dans les Pyrénées en mars 1965 (c) Gérald Bloncourt

Un samedi après-midi ordinaire chez Manuel et Clara, à Argenteuil, grande ville populaire de la banlieue parisienne. Ils reçoivent deux couples d’amis, retraités comme eux, de passage en France. Pour évoquer l’année de naissance de son premier enfant, Gloria, une femme toute en rondeurs et à la voix tonitruante, se repère par rapport à l’année de son voyage « a salto » de 1967. Je m’étonne qu’une femme ait quitté le Portugal ainsi. « Salto » en portugais, c’est bien plus qu’une acrobatie périlleuse. Jusqu’à la Révolution du 25 avril 1974, dite des œillets, qui mit fin à la dictature salazariste, l’émigration légale était interdite ou du moins rendue impossible. Pourtant dans les années 1950, 1960 et 1970, ce sont des dizaines de milliers de Portugais – des hommes surtout dans les premiers temps – qui sont partis clandestinement – a salto – de leur pays à l’assaut d’une vie meilleure ailleurs. Récits croisés de quatre de ces anciens voyageurs clandestins : Gloria, Antonio (son mari), Manuel et Joaquim.

Du secret au tabou

Dans les villages, on savait quels étaient les contacts pour être mis en relation avec les passeurs. Pourtant d’infinies précautions étaient prises : il ne suffisait pas de frapper à la porte du supposé contact, comme l’était la mère de Gloria, pour parvenir à ses fins. Si on l’interrogeait, même discrètement, elle feignait ne pas comprendre. Ce n’est que par l’entremise du prêtre qu’elle recevait les aspirants clandestins dans l’arrière-boutique de son épicerie. Les jeunes gens annonçaient qu’ils avaient besoin d’ « un, deux ou trois kilos de pommes-de-terre » et, avec ce mot de passe, ils avaient accès aux informations nécessaires pour s’évader : qui, quand, et surtout combien.

Peu d’argent circulait dans les campagnes portugaises où tout était rationné et où le troc et l’auto-insuffisance régnaient. Il fallait, pour payer les passeurs, contracter un emprunt (Manuel dut trouver 9000 escudos, une somme considérable à l’époque). Souvent, un acompte était versé au départ et, à son retour au Portugal, le passeur ramenait à la famille la moitié d’une photo portrait déchirée remise par le voyageur, preuve que celui-ci était arrivé sain et sauf et signal qu’il fallait verser la seconde moitié de la somme. Parfois, l’arrangement conclu avec le passeur devait être réglé autrement.

Combien d’enfants sont partis sans avertir leurs parents, de peur que leur départ ne s’ébruite ? Ils voulaient aussi les épargner en se remémorant ces mères qui pleuraient et criaient en pensant apercevoir leur fils, tout là-bas dans les montagnes lointaines. Gloria a annoncé à sa mère qu’elle partait quelques jours chez ses beaux-parents. Ce n’est qu’en arrivant en France, qu’elle a téléphoné au village pour avertir sa mère de sa véritable destination. Les indiscrétions pouvaient coûter cher : du simple avertissement à la prison, en passant par le pot-de-vin versé à un officier peu regardant pour acheter son silence.

Les Gens du Salto, documentaire de José Vieira, 2005

Les Gens du Salto, documentaire de José Vieira, 2005

Ce que montre le réalisateur José Vieira dans son documentaire Les Gens du Salto résonne comme un écho troublant de ce secret vital entourant le voyage. Ces hommes et ces femmes qui ont fait le grand saut dans la clandestinité parlent très peu de leur terrible aventure, comme si la clandestinité continuait. Je reste persuadée qu’ils n’en parlent pas peut-être par pudeur mais surtout parce que personne ne les interroge à ce sujet. Quelques initiatives, comme cet appel à témoignages de l’association Cap Magellan, « Papa, Maman, raconte-moi ton histoire », un ouvrage collectif qui rassemblerait les écrits des deuxième et troisième générations, restent confidentielles. Cet après-midi-là, il a suffi que je demande s’il y avait beaucoup de femmes dans le groupe de clandestins auquel chacun appartenait pour qu’ils livrent leur histoire, en se coupant la parole, en élevant la voix, en répétant leur récit aux moments les plus difficiles, comme s’il était impossible d’y croire. Et, comme à chaque fois qu’on me raconte ces épopées de la misère, je suis toute ouïe et toute bouleversée. Parce que la trajectoire de ces gens est aussi poignante qu’héroïque. Parce que ma grand-mère et ma mère, elles aussi, ont fait partie des rares femmes à partir ‘a salto’.

Tout le monde n’a pas franchi les montagnes, certains y sont restés

Gloria s’estime privilégiée car son périple n’a duré que six jours, elle a finalement très peu marché à pied, et l’essentiel de son voyage s’est déroulé en train et en voiture. La seule frayeur qu’elle ait éprouvée ne vint pas d’un danger physique mais d’une rencontre déstabilisante dans le train en Espagne. Un homme s’approcha d’eux (elle voyageait avec son mari et trois autres hommes du village) et il les interrogea. Sans qu’ils ne fournissent de réponse, l’inconnu sut leur dire de quel village ils venaient, qui étaient leurs parents et où ils allaient. Dans de nombreux récits, documentaires ou fictifs, il est question d’espions sur la route de ses voyageurs. Gloria pense plutôt que cet homme devait être un proche de leur passeur qui se serait amusé à leur faire peur…

Pour Manuel, originaire du Minho au Nord-Ouest du Portugal, comme Gloria et son époux Antonio, le voyage de novembre 1964 dura quatorze jours. La nuit, il marchait, le jour, il dormait dans des abris de fortune. Il voyagea aussi dans le coffre d’une voiture. Antonio, lors de son premier voyage qu’il fit seul en 1966, évoque une grande partie du trajet fait dans une voiture où tous s’entassaient et se battaient pour pouvoir s’asseoir à l’avant pour éviter la promiscuité et les malaises. Joaquim, parti en 1961 de son Algarve natal, à l’extrême sud du pays, évoque quinze jours de voyage, à pied et aussi dans un camion de transports pour les porcs. Pour dormir, ses compagnons et lui, se cachaient dans des meules de paille qui ont la particularité dans la péninsule ibérique d’être assemblées en hauteur, en forme de triangle, ce qui permettait de se ménager un espace pour dormir à l’intérieur… à sept ou huit à la fois. Quinze jours ! « Le passeur nous avait prévenus : vous savez quand vous partez, vous ne savez pas quand vous arrivez. », se rappelle-t-il. Le point commun des périples de Manuel et Joaquim, à trois ans d’écart, outre les épreuves du froid, de la faim et de la peur d’être arrêtés, c’est qu’ils sont arrivés en France avec trois pantalons et trois chemises enfilés les uns par dessus les autres (les bagages étaient interdits) et sans chaussures.

Joaquim se rappelle son premier repas au cours du voyage. Leur itinéraire, pour être le plus discret possible, traversait de nombreuses zones de forêt. C’est là qu’il chassa un lièvre et qu’il partagea avec ses camarades son seul vrai repas : un lièvre rôti au feu de bois. Pour le reste, il y eut quelques conserves, des raisins volés dans les vignobles et du chocolat à en être écœuré. Plus que les privations de nourriture et de sommeil, Manuel se souvient de l’angoisse d’être arrêté par la Guardia Civil en Espagne. Caché dans une bergerie au beau milieu de nulle part, un signal l’avertit au petit matin qu’il fallait fuir : les policiers arrivaient. L’angoisse aussi de ne pas tenir, comme ceux qui ne franchirent pas les Pyrénées. Joaquim atteste que dans son groupe aussi, « il y en eut au moins un qui y resta, dans ces montagnes ».

Le plus dur, ce n’est pas le voyage, c’est après

Pour une vie meilleure, (c) Gérald Bloncourt

Pour une vie meilleure, (c) Gérald Bloncourt

Plusieurs bidonvilles firent irruption dans le paysage francilien ces années-là : Nanterre et surtout Champigny-sur-Marne. Le bruit courait, largement relayé par les passeurs, qu’en arrivant là-bas, on trouverait du travail et un toit. C’est du moins ce qu’on fit miroiter à Manuel qui croyait que quelqu’un l’attendait pour l’accueillir à Champigny. Lui, comme beaucoup d’autres, perdit vite ses illusions. Joaquim, quant à lui, fut déchargé sous un tunnel aux portes de Paris sans savoir où aller, avec quelques francs et sans un mot de français à son vocabulaire. Antonio, arrivé en plein hiver, en janvier, passa sa première nuit avec plusieurs compagnons, dans une voiture dont ils avaient ordre de ne pas sortir pour ne pas se faire repérer, ne serait-ce que pour uriner. Une nuit de neige, de torture et de peur. Le plus dur n’était pas d’arriver, c’était de commencer.

« Son seul désir, pouvoir mourir au Portugal » (Emigrante)

Les destins de ces hommes qui ont fui la misère et l’armée (service obligatoire de deux ans à l’époque dans les colonies africaines) se télescopent aujourd’hui avec une étrange ironie de l’histoire. En France, les Portugais ont fourni l’immigration la plus nombreuse… en 2012. La destination des Lusitaniens qui quittent un pays en pleine crise n’est pas seulement française ni même européenne. On les retrouve aussi en Angola, au Mozambique, cette Afrique où ils ne voulaient pas aller se battre il y a cinquante ans. Il faudrait faire de ces histoires, une histoire – un roman, un film – dans laquelle ces clandestins du siècle dernier se reconnaissent et surtout soient reconnus. Que l’on sache enfin comment sont venus ces hommes et ses femmes que la dictature de Salazar a jetés dans l’aventure du ‘salto’, parfois au péril de leur vie, parfois pour une vie meilleure.