Sommes-nous tous des Dorian Gray ? Portrait des ravissements contemporains

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par Rouge

Le test psycho-socio-littéraire de Rouge Revolver : dévoration inconsciemment acceptée, sociale, virtuelle ou absolue, découvrez à quel seuil de ravissement vous en êtes…

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Un test psycho, oui, mais version décryptage de la société, et avec une pointe de littérature pour un ravissant cocktail, tout de même !

Question (de méditation psycho-socio-littéraire : attention, c’est du lourd) :

Etes-vous ce bel éphèbe (au masculin ou au féminin) irrésistible à l’image éternellement lisse, sur qui tout semble glisser et qui cache dans une pièce bien excentrée, à l’abri des yeux du monde, le portrait de ses affres, des profondes noirceurs de son âme. L’excellent Oscar Wilde n’est pas seulement l’auteur de remarquables axiomes littéraires, c’est aussi le romancier du célèbre Portrait de Dorian Gray, personnage intemporel, si proche et si étrangement contemporain.

Et n’en sommes-nous pas tous, des Dorian Grey, si l’on observe 3 ravissants fléaux de la société qui font de nous des êtres dévorés, et quelquefois dévorants pour les autres ?

Seuil 1 : le ravissement social

La politesse, on s'essuie quelquefois les pieds dessus...

La politesse, on s’essuie quelquefois les pieds dessus…(Flickr CC Dolarz)

Le poids, la pesanteur de chaque matin. Sempiternellement, dans le monde de l’entreprise, c’est le défilé des salutations courtoises et pataudes : les « bonjour, ça va ». Pour la plupart des personnes, incontestablement, le « bonjour ça va » se suffit à lui-même, n’attendant aucune réponse, adoptant ainsi la plus pure fonction phatique du langage, celui de créer une interaction. Si vous êtes une femme, l’on vous contraindra aussi, supposant que vous aimez ce contact social doux, à la bise du matin. Pour les femmes, ce sont en effet des choses naturelles. Rappelons ce qu’en dit Oscar Wilde lui-même dans Le Portrait de Dorian Grey : « Les femmes sont le triomphe de la matière sur l’intelligence ». Les hommes, quant à eux, moins expansifs, préféreront le serré de mains (avec de la poigne, s’il vous plaît, il ne faudrait pas qu’ils fussent pris pour de petites natures)

Hélas, que peut-on dire d’autre ? D’ailleurs, la réponse attendue est toujours « oui ça va ». Si l’on veut se prêter au jeu de la nuance, subtilité que peu d’interlocuteurs réussiront à comprendre s’ils ne vous connaissent pas bien, vous pourrez toujours moduler ou faire résonner le oui de telle manière à dire que oui, vous êtes en super forme, ou non, c’est la dèche dans votre existence.

C’est toujours notre portrait qui répond à notre place, cet être socialement intégré que nous souhaitons tous être. Cette personne bien lisse et bien gentille qu’il est agréable de côtoyer en toutes circonstances. Par souci de politesse, celui à qui est lancé le « bonjour ça va » posera la même question à son interlocuteur, avec la même absence réelle d’intérêt. Car au fond, avouons-le, il est difficile pour soi-même de savoir réellement si à ce moment M, on va bien, ou si là, maintenant, dans quelques instants, l’on ne va pas sombrer dans le désespoir le plus profond, parce que l’on craque et que finalement le « ça va » n’était qu’une façade que l’on se forçait à croire. Néanmoins, si cette question et ce rituel n’est pas pratiqué, on est blessé, outré par tant d’indifférence de la part de son prochain. Nous sommes un portrait bien propret pour les autres, beau et d’autant plus parfait que le cache-cerne et les lunettes de soleil sont efficaces.

Nos proches n’ont pas besoin de la question, ils ont nos aveux réels, nos doutes et nos craintes, ce que nous masquons aux autres. Et encore, même à ceux qui nous sont chers; nous n’osons pas tout révéler, parce que dire son malheur, c’est aussi leur imposer un fardeau supplémentaire, et ça, quand on aime, ça ne se fait pas… Pas toujours, ou alors quand on est vraiment tout au bout, quand même la fierté est blessée, qu’on ne peut plus utiliser le portrait sans devenir hypocrite. Mais bien malgré nous, ils ont nos regards qui en disent plus que les mots, qui révèlent même ce que nous ne savons pas nous-mêmes. Nous, nous mentons, eux sentent, savent.

Mais la vie sociale nous cadre, nous enferme dans des moules reconnaissables et bien distincts. En cela, nous sommes encore ravis : connaître une personne socialement, c’est lui ôter de sa substance. Ne plus conserver aucune nuance dans ce qui fait sa richesse. La blonde sera une cruche, la jeune femme célibataire cernée mènera une vie amoureuse trépidante, Alors, il est vrai que quelques fois, le masque se brise, et qu’il y a des gens pour avoir envie d’aller voir plus en profondeur, qui maladroitement passeront toujours par le « ça va », tout en tentant de déceler la vérité dans vos mots, avec une touchante inquiétude. Mais le portrait est toujours là, parce que l’on ne veut pas voir la noirceur de tout le monde (cela nous rendrai misanthrope), tout juste celle des gens qu’on aime…même si ça ne les guérira pas de nous montrer la plaie.

Seuil 2 : Le ravissement numérique

ben k adams

Ravissement 2.0 : dévoré par un Packman ?

La société par définition est un ravissement. Cependant, l’ère du numérique a vu s’y greffer les réseaux sociaux, et un ravissement plus insidieux, parce qu’il n’est limité par aucune contrainte, sans aucun cadre prédéfini que celui que nous créons nous-même (et créer des cadres n’est pas très à la mode en ce moment). Je me suis déjà étendue sur les joies et les dangers de l’anéantissement numérique dans un article précédent. Il est encore un autre danger : celui du ravissement.

Créer un compte Facebook ou un compte Twitter, c’est accepter d’y laisser une trace de nous-même, plus ou moins proche de la réalité. Nous peignons notre portrait tel que nous le souhaitons, nous y dévoilons un peu de nos hobbys, un peu de nos joies et peu de nos peines (les peines avec parcimonie et sans tomber dans le ridicule). Nous créons notre double. Et tout comme le portrait de Dorian Gray, c’est lui le victorieux. Le portrait est meilleur que le réel, il est plus beau, plus parfait. Lui ne se fatigue jamais face au flux d’information, lui a toujours besoin d’un contenu pour exister auprès de ses followers, et si l’on ne parle plus de lui parmi vos followers, de votre beau profil-portrait, c’est une petite mort assurée.

Quitte à ce que vous, le sombre hère caché derrière son écran, le réel, mourriez cerné, lacéré par les tortures de la fatigue. Mais chaque jour, votre profil vous dévorera un peu plus, il vous prendra ce que vous lui laissez en pâture, un peu de vous même, un peu de votre temps, du précieux temps de votre vie qui jamais ne se rattrape. Et pourtant, vous acceptez de le lui donner, votre temps, et cet autre personnalité, présente uniquement dans des codes html, deviendra une forme de greffon de vous-même. S’en couper, le faire mourir, c’est une déchirure… mourir un peu soi-même, c’est perdre cette petite trace dans l’univers où nous ne sommes au fond que de petites fourmis. Une trace de notre existence virtuelle, une seconde vie artificielle, mais avouons-le, bien tentante, avec des actions trépidantes car ce ne sont qu’elles que l’on racontera.

Seuil 3 : Le ravissement de l’exigence

La quête de l'exigence : un escalier sans fin... (Flickr CC Escalepade)

La quête de l’exigence : un escalier sans fin… (Flickr CC Escalepade)

L’exigent est un fléau méconnu de la sécurité sociale mis à part lorsqu’il est en burn’out (mais il est à la mode d’être en burn’out, et toute personne bien constituée râle généralement concernant sa charge de travail trop importante d’où la difficulté à les reconnaître : le véritable exigent se plaindra avec mesure, et acceptera ou demandera du travail quand bien même il n’a plus une minute à lui, quitte à se loquifier soudainement). Heureusement, il se raréfie.

De ces bons élèves qui même lorsqu’ils reçoivent leur copie, sont contents l’espace d’un instant, puis scrutent attentivement les erreurs, se torturent pour les affreuses erreurs qu’ils n’ont pas pu s’empêcher de commettre. Des erreurs qui les rendent humain. Mais un exigent ne veut pas être humain, il veut être absolu, il veut être perfection. Ils veut lutter âprement contre ses erreurs. Et lorsqu’il rentrera chez lui, qu’on lui dira que « c’est bien », ça ne lui suffira pas : il voudra plus. Qu’on n’oublie pas le « très », qu’on ne le laisse pas avec un triste « c’est correct ». L’exigent est le type même de l’élève qui a besoin de notes, et qui sans notes se placerait au niveau des médiocres. Cela lui permet au moins de se considérer face aux autres, de ne pas se dévaluer. Grâce au classement, à cette concurrence, il ne culpabilise pas trop de sa médiocrité, comparée à celle des autres.

C’est là ce qui le rend profondément malheureux : l’exigent est si exigent qu’il ne peut s’empêcher d’être toujours déçu de lui-même sans regard extérieur. La seule solution contre le malheur de sa situation : l’enthousiasme et l’enivrement de la création. Dans Le Portrait de Dorian Grey, l’exigent ne serait pas Dorian Grey lui-même, ce serait Basile. Le peintre se créant un autoportrait et se dévorant lui-même, dans une sorte d’auto-anthropophagie toujours en quête de perfection. Le peintre qui veut que son œuvre éblouisse lorsqu’on la regarde, qui souhaiterait qu’elle plaise par sa perfection. Or, Dorian Gray, face à cet autre lui-même, prend peur, et devient conscient de la déchéance qui l’attend, de la perte de sa propre beauté et de ce tableau qui toujours le narguera, ironique et cynique.

Ne jamais faillir, ne jamais tomber dans la médiocrité, élever son travail au sublime de l’art, tels sont les préceptes de l’exigent. Quitte à se faire mal, et à se blesser soi-même. Il n’y a pas d’issue pour les exigeants, et Aragon a déjà écrit de belles pages sur eux, dans Aurélien, sur le goût de l’absolu de « ceux pour qui rien n’est jamais assez quelque chose ». Il n’y a qu’une quête : l’absolu. L’exigent, s’il ne se fixe pas de limite, atteindra les cimes du ravissement et du bonheur de la création, mais d’autre part, sera dévoré physiquement et temporellement, par la vie qu’il se force à mener, et qui, vie absolue, n’est pas humainement viable. Mais renoncer, c’est mourir, et se limiter, se restreindre à la raison, c’est mourir aussi.

Tel Oreste dans Huis clos, il appelera le baiser des érinyes plutôt que d’abandonner. Il demandera le baiser de la mort plutôt que de renoncer à la beauté et à l’absolu, ou pour aller plus loin encore dans ce chemin qu’il s’est choisi. Et ce avec la conscience douloureuse qu’il n’arrivera jamais à toucher tout le monde par ses mots, ses notes ou tout autre activité élevée au rang d’art par l’exigent. Par conséquent, toute belle page, toute belle partition est vouée à n’être qu’un vulgaire déchet digne d’être lapidé. L’exigent aimerait en effet être universel… tout en sachant qu’il n’y parviendra jamais.

Le pire, avec l’exigence, la vraie, c’est qu’elle ne se voit pas. Elle n’est dans aucun livret de compétences. Souvent, un exigent revêtira socialement le masque de la fainéantise, de la nonchalance, même. Il n’exposera pas les affres de ses souffrances profondes, il les masquera avec tout l’art d’un dandysme dilettante, élégance du désespoir. Pire sa situation sera, plus il sera élégant. Ce sera sa dernière forme d’exigence, une exigence vis à vis de lui-même. Ne surtout pas déchoir.

Et face aux autres, la situation de l’exigent peut virer à la misanthropie : les autres ne sont jamais assez exigeants vis-à-vis d’eux-mêmes pour susciter le moindre intérêt. Ils conduisent souvent l’exigent à deux issues funestes: la colère hurlée à force de frustration ou la crise de frustration qui ronge de l’intérieur et explose en crises de larmes (car l’exigence peut tendre vers la folie) comme une plaie au cœur de l’exigent, face à ce monde niais et frivole qui ne pense qu’à ses futurs vacances sans songer à la beauté du geste et à la noblesse du travail méticuleux.

Mais arrêtons-là de bavarder, car selon ce cher Oscar Wilde, « les femmes sont un sexe décoratif », et celle qui vous écrit est (grande révélation) une femme qui a décorativement ravi trop de votre temps… et dont le corps exige quelquefois un repos salvateur…