Le souffleur de verre : poétique d’un art du vent pas si léger

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par Rouge

Le souffleur de verre ne fait pas du pipeau. Romeo Lefebvre Montréal CC

Le souffleur de verre ne fait pas du pipeau. Romeo Lefebvre Montréal CC

Il modèle son souffle. Et l’air qu’il expire ressuscite, il le transforme, il métamorphose la forme de la matière. Le souffleur de verre, à sa manière, est un alchimiste : quel autre métier peut se vanter de transfigurer l’air en objet ?

Éloge de la délicatesse et de l’équilibre fragile

Le verre est l’un des matériau les plus solide qui existe… et le plus délicat à manier. Le modelage est toujours à la limite de la brisure, mais le lien entre l’homme et l’objet tient malgré tout, étrangement, dans une sorte de magie des gestes de l’artisan verrier.

Il n’a, face à cette pâte en fusion, que ses mains et sa canne. Le contact est impossible. Et pourtant, il y a création d’une forme sur l’informe, à 1300° C. 1300° C, ni plus, ni moins, pour que la pierre, la silice, se métamorphose en verre, et que cette matière d’abord opaque devienne ce modelé transparent et sublime : le verre.

Toute ressemblance avec la gente féminine serait tendancieuse (et très anti-féministe!). Pourtant… il y a de cette fragilité dans nos relations humaines. Un seul degré de trop et tout se noircit. Un seul degré de froideur et tout se brise. Il lui faut de la justesse, comme si la matière demandait, criait son exigence. Et tour à tour, nous sommes le souffleur ou la matière. Et si cette tension est rompue entre les deux protagonistes, il n’y a plus de relation, elle se dilue dans le temps pour n’être plus qu’une connaissance parcellaire et sans intimité, une de ces personnes qu’on a aimé, qu’on aurait plaisir à retrouver… mais il y a les circonstances et la vie… Et cette façon toujours de s’inventer de mauvaises bonnes raisons pour se dédouaner avec une once de lâcheté de toute faute, de toute séparation.

Pour cela aussi que le métier de souffleur de verre est une vocation, on ne l’étreint pas à la manière du poste à l’usine (quand bien même le salaire est assez proche, ne s’élevant guère beaucoup plus haut que le SMIC), parce qu’il faut nécessairement créer, même dans la répétition, trouver l’équilibre qui permet à quelque chose de se réaliser et de se construire. Des gestes experts, justes, et propres à chaque souffleur. Entre 5 et 15 ans d’apprentissage sont nécessaires pour réussir à dompter ainsi la matière, et manier les différentes sous-catégories de verre, du pyrex au cristal.

Le souffleur de verre est un poète de la matière physique. Sans doute n’est-il pas Baudelaire, et lui n’accrochera pas à ses ver-res des chairs amoureuses décomposées. Mais à sa manière, le souffleur capte l’essence divine d’un souffle, et nous rappelle, discrètement, que ce souffle est vie aussi. Il y a une infinie beauté à capter cette essence, cette forme d’un vide gratuit qu’on ne voit plus, la beauté invisible de cet air qui nous entoure et qui est mouvement sans qu’on en ait vraiment l’emprise. Palper l’impalpable et nous le donner à voir : c’est aussi cela, l’art du souffleur de verre.

L’art vivant du vent

Souffler dans du verre, à la limite de la brisure, aussi loin qu’il est possible de le faire quitte à risquer de heurter ? Le lien est facile, en ces jours où l’on se remet en question, où l’on élève soudain le souffle de la liberté dans tous les médias et réseaux imaginables. Ces jours derniers, le vent de liberté est à la mode. Et avec sincérité, on aimerait croire à un second souffle (il n’y en a donc jamais de troisième ?)… et on est estomaqué par des événements qui nous laissent le souffle coupé. Et soudain, on se rend compte qu’ils existaient, qu’ils faisaient aussi partie de notre univers familier, ces hommes qui soufflaient des bulles et des images sur le papier, quitte à parfois se heurter au creux, au vide, ou au contraire à la lourdeur des idées politiquement et/ou religieusement correctes.

Mais osons du moins espérer que tant qu’il y aura du souffle, il y aura de l’espoir et de la liberté à défendre, et des souffleurs de verre, qui chacun à leur manière étaleront ou feront s’envoler, légères, des bulles de savon sur nos vies de plomb, et capteront les vents contraires de notre époque pour nous les restituer, et nous éviter l’étouffement…


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