Sous la glace

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par Rouge

Était-elle de glace ? Était-il de feu ?
Feu capillaire

Feu capillaire

Clara s’était toujours tenue un peu éloignée de la vie. De la vie des autres, celle de tout le monde. De la vie normale, qui veut qu’à un moment donné, l’on cherche à aimer, et à se faire aimer. A l’observer, elle paraissait froide, placide, rigide. Tout était maîtrisé, réglé. Clara était un être de glace, iceberg figé à contre-courant, qui se refusait à fondre dans une société trop chaude, où l’amour, le sexe étaient trop tout. Se faire prendre à cette facilité, elle ne voulait pas. Jamais elle ne se laissait capter, happer par l’un de ceux qui l’arrêtaient au travers d’une rue.

Et si un jour un flamboyant prince charmant l’avait accosté ? Clara aurait fuit : elle aurait fui, et même, son pas se serait accéléré encore… Plus vite que lorsqu’elle était forcée d’affronter ces vieux beaux qui la draguaient à la sortie du métro, avec le regard déjà égrillard et le sexe offert. Pourquoi ? Fuir était sa survie, sa manière de vivre. Plus un homme lui plaisait, plus il y aurait danger à le laisser prendre la moindre parcelle d’emprise sur elle, et la moindre seconde de conversation devenait alors un risque abyssale auquel il était urgent d’échapper. Vite. Inutile de lutter contre cette peur : c’était ancrée en elle. Et le temps avait passé. Déjà celui des premières amours était révolu ; Clara l’avait évité sans heurts, et même avec assez de facilité… sans avoir vraiment mal, sans rien sentir.

D’ailleurs, elle serait trop fière pour céder sans honte, c’était au dessus de ses forces. Trop fière pour devenir mièvre, pour devenir la femme superficielle qui plairait aux hommes. Elle ne voudrait pas devenir autre, se créer un personnage pour être aimée. Trop absurde.

Alors, rigoureusement, méthodiquement, elle fuyait le moindre regard, évitant le geste qui l’entraînerait vers les hommes. Une censure d’elle-même et de ses désirs, sourde et profonde, soudain s’élevait pour devenir son étendard et sa prison. La peur s’emparait d’elle, et elle sentait tout son être se cabrer, se glacer d’horreur, appréhender le danger du mâle qui approchait et l’esquive. Paraître innocente, timide voire niaise, se protéger par l’entremise d’une froideur cruelle et glaciale, être marbre : tout valait mieux que de leur faire comprendre qu’ils lui plaisaient. Il fallait qu’ils passent sur Clara comme une feuille blanche, vierge, qu’ils n’impriment rien, pour la laisser lisse, la laisser vivre comme elle l’entendait, quand bien même le livre ne serait jamais écrit. Volontairement, elle se laissait oublier. Une passante dans la vie des autres, voilà ce qu’elle voulait être. Libre. Elle passait parmi les hommes sans laisser de trace, fluette et fugueuse. Empreinte à peine esquissée, superficielle et vaine que l’on oubliait bien vite. Ne surtout pas se faire remarquer.

Ça l’arrangeait bien, de les aimer de loin. Ils ne pouvaient pas la blesser, de là où elle était, glacée et glaciale. Forteresse infranchissable, elle s’y refusait, à tomber là où les autres pavanaient leurs vanités et leurs mots creux. Clara n’était pas de ces eaux : elle ne voulait pas de leur amour, de leurs échanges de miasmes et de salive, et de leur plaisir chronométré entre deux pubs, pour faire passer le temps d’une vie où la question du sens n’ effleurait plus les lèvres. Une vague de dégoût s’emparait d’elle, lorsqu’elle entendait le bruit de succion de deux langues et deux bouches qui s’assemblent, à la manière de l’un de ces jeux. Elle ne voulait pas être blessée par l’un de ces allumeurs qui ne pensent « qu’à ça ».

Pourtant, l’indifférence lui faisait mal, et ce n’était pas un plaisir de dire non. Une part d’elle se sentait recluse, honteuse. Ça la déchirait à l’intérieur. Clara avait ses paradis artificiels pour ne plus penser. Ne plus sentir le mal léger qui la ferait sombrer. Elle s’oubliait dans le rêve, les livres, la vie à dévorer avec des dents d’ogre, avec une adoration boulimique, l’errance et l’emportement dans la course folle de ses promenades. Le monde réel était trop cruel. Il fallait s’en éloigner, bousculer sa terne mécanique, vivre la nuit, vivre dans le froid, sans soleil. Alors, la petite blessure ouverte de la solitude était presque supportable, même si elle ne réchauffait pas le cœur.

Elle était pourtant forcée, de vivre dans le monde. S’accoutumer de sa laideur, y participer quelquefois. On l’y jetait, comme une pâture aux fauves. Mieux valait être de glace alors, ne pas montrer la plaie béante. L’impression d’être toujours mangée par eux. Elle saignait, bafouée par cette méchanceté qu’ils lui balançaient, cette vie solitaire, sans avenir, mais qu’il fallait vivre, à laquelle il fallait donner un sens. La blessure de Clara était invisible, pourtant. Clara cachait. A la perfection, avec son sourire et ses yeux qui pétillent, et ses tenues. C’était une petite folie qu’elle se permettait : la coquetterie, pas si frivole quand on y regardait de près. Mais les gens ne sont jamais assez attentifs pour comprendre ça. Une timide, qui préférait rompre court à toute forme de conversation dès qu’elle sentait les prémisses du danger poindre, mais une timide aux yeux de biches qui fuirait en escarpins. Elle se savait vulnérable alors il fallait être lisse, prendre l’apparence des autres. Elle était bien trop faible pour pouvoir se dénuder, se révéler sans avoir mal à elle, sans que la blessure pénètre sa chair.

Mais un jour, il y a eu Pierre. Pierre. Là. dans sa vie. Son reflet qui la regarde, dans la glace du comptoir d’un vieux zinc délabré où elle était allée se perdre encore une fois… et s’était arrêtée épuisée de sa course. Elle a de suite senti tout son être se rétracter et se refermer. Cette défiance et cette envie de fuir au moindre mot de trop, mais ce désintérêt où il sombrerait s’il n’en disait pas assez. Elle resterait poli, mais s’échapperait. Et puis, ici, dans ce grand, dans ce merveilleux Paris, fuir, prendre une rue et courir à la suivante, ne tirerait pas à conséquences, c’était bon. Il n’y aurait plus aucune chance qu’elle le croise une nouvelle fois. Juste le passage fugace du regret qui la suivrait un temps, petite trace d’une toute petite mort… Mais elle s’était habituée…

Elle avait peur. Et cela faisait bien trop longtemps qu’ils étaient tous passé à côté d’elle sans la regarder, tous les hommes qui la croisaient. Oh il y avait bien ceux qui lui adressaient la parole en pleine rue, un sport national, semblait-il, à Paris, mais eux ne comptaient pas… Pierre lui parle. Il parle bien, doucement, mais avec une intensité plus profonde dans la voix. Une invitation au défi aussi, qui fait que Clara a envie de lui répondre, à vif. Ne pas arrêter la conversation, ce jeu lui plait trop. Lui plaire, à lui ? Impossible. La peur est toujours là, tapie, elle la sent. La coque de froideur se referme sur elle quelquefois. Il le sent, aussi bat-il en retraite, puis, étrangement, il continue. Pourquoi continue-t-il ? Clara ne comprend pas, mais Clara est ravie. Chaque mot de la conversation est parfait, dosé. La confrontation est intéressante. Elle sent son désir. Il ne lui cache pas. Il l’étale, même. Peut-être en fait-il trop ? C’est flatteur. Excellente stratégie. Étrange sensation du désir. Elle a envie de le revoir, et un deuxième rendez-vous, et puis un suivant…

Dès lors, elle ne pourra s’empêcher de le suivre. Avec une facilité déconcertante, la glace est brisée. Clara éclate en mille morceaux, toutes ses certitudes aussi. Clara ose être une faille, une humaine, avec de la peau, des mains, des yeux, et des désirs tout simples, et les mots pour les dire, sans honte. Parce qu’elle veut se dire, elle veut qu’il sache. Même s’il ne pose pas les questions. Ce n’est plus une contrainte, c’est un don en mots.

Il n’y a plus de glace, plus la moindre parcelle, quand elle entre dans cette chambre un peu sombre, avec un mur de livres sur l’un des côtés. Il n’y a plus que le brûlant Pierre. Elle sent son regard, le défi et le désir. Elle y répond. Elle le veut. Pierre est trop séduisant. Ce sourire qui cache. Ce regard intelligent et vif, qui sait plus que ce que la bouche dit. Clara ne résiste pas, elle ne veut plus. Il lui chuchote les mots de ses gestes. Et chacun des mots qu’il dit rentre en elle et la brûle, suit les avancées de ses mains à lui. Il la déshabille… en mots et en mains. Elle se laisse faire, et elle sent qu’à partir de maintenant elle ne peut plus réfléchir, plus penser. Il n’y a plus de monde. Le seul monde, c’est Pierre fascinant. Pierre. Autre chose se joue: elle est un corps, un corps qui veut répondre sans parler. A un autre corps. Le tissu tombe sur elle. Il la regarde, la désire, et sans bouger, immobile, elle brûle très très doucement. Elle le sent tout près, ses paumes, sa peau qui n’est plus que l’écho de la sienne, le rythme et le battement. Elle fait l’amour avec les mots qu’il lui chuchote. Elle s’oublie totalement, n’est plus que l’ardeur d’un désir qu’elle veut encore et encore, avec toute la confiance du don. Totale et entière. Elle brûle. Plus de glace, plus de froid. Clara n’est plus que le désir de Pierre, physique, jusqu’au fond de ses entrailles. Plus rien ne s’explique, mais c’est bon. Clara brûle, d’abord doucement, et elle s’emporte. Pierre le sait, il le sent. Pierre sait se maîtriser, la vie lui a appris. Pas Clara. C’est fait. Clara est Icare, plus tout à fait la même, pas autre. Clara est feu, et Pierre…

Mais Pierre était parti. Sans rien dire vraiment. Un jour, il s’était absenté. Sans rupture, sans les éclats de voix théâtraux et les mots qui coupent court. En laissant quelque chose d’inachevé et de béant, une déchirure sur laquelle le temps tirait…et qui suintait. Lasse même d’écrire les mots qui rompent les liens et les brisent. Le travail, la fatigue, autre chose. De beaux prétextes pour ne pas blesser et qui faisaient encore plus mal.

Pierre était froid, et c’était plus profond. Pour lui, c’était le feu des corps, le masque qui le protégeait. L’ivresse charnelle où il aimait se plonger, se divertir des femmes et puis partir ailleurs. Loin. Pierre savait échauffer, allumer le désir, il savait la séduction, la chasse et le désir du corps. Mais, pudeur ou froideur, se dire, autrement que pour les autres, Pierre ne pouvait pas. Pas avec Clara. Elle n’était pas la personne à qui il accepterait de donner les réponses. Ce don là, non. Juste quelques instants d’un corps offert. Était-elle une personne pour lui ? Jamais il ne l’avait nommée : Clara était un « tu » parmi d’autres. Il n’avait pas voulu qu’elle existe pour lui, et qu’il soit pour elle autre chose que de la chair et du sang. Il lui avait refusé d’oser l’aimer plus qu’à la surface. Clara ne comprendrait jamais vraiment pourquoi. Il s’était tu, c’est tout.

Elle s’était sentie blessée dans son orgueil… L’absence de réponse, l’attente, alors qu’elle aurait aimé s’envoler, qu’elle était ravie, emportée. Elle avait confiance en lui, totalement. Il la fascinait, et elle ne voulait pas l’enfermer… Elle n’avait pas osé lui poser ces questions qui lui brûlaient les lèvres, sur sa vie, son histoire. Elle lui avait laissé le temps, il ne l’avait pas pris. C’était fini.

Clara avait en elle, à cause de Pierre, une blessure de plus, une épine jusqu’au cœur, mais une blessure de feu. Une blessure vive qui suintait d’un amour mort-né.

Elle aimerait, un jour. Elle saurait aimer. Avec le corps et le cœur, simplement, et ce serait une évidence qui la brûlerait de nouveau, et elle pourrait sortir de la glace des jours ternes, et la briser. De cela, elle serait à jamais reconnaissante à Pierre. Elle avait appris. Elle n’était pas de glace, la finesse de sa couche de protection ne résisterait pas. Faillible. Elle ne regretterait jamais un seul instant, de ses mains posées sur elle, de ce corps découvert qu’elle lui avait donné. Il avait embrasé sa vie, et avait imprimé quelque chose de différent en elle. La connaissance de ses désirs, et leur acceptation. Il lui avait fait aimer son corps aussi, ce fardeau qu’elle malmenait souvent, sans horaires.

Il fallait juste qu’il, l’autre, l’inconnu, réussisse à briser sa glace… Si Pierre avait réussi, un autre pourrait peut-être aussi… Passer toutes ses forteresses. Oh, elle ne l’aiderait pas, avec toute la mauvaise foi féminine dont elle était capable. Elle se défendrait. Un peu. Pas trop.

Mais il faudrait que lui, l’autre… celui qui éclipserait un jour le fantôme de Pierre, du beau Pierre, trop fascinant d’échapper, vienne… Sans sombrer dans la banalité des autres. Elle ne voulait pas rester attachée à l’ombre de Pierre, ni s’oublier dans une fausse rencontre, où elle se forcerait à céder pour oublier, sans vraiment en avoir envie. Elle luttait un peu, pas trop, pour ne pas sombrer dans la nostalgie de cette ombre qu’il avait laissé malgré lui, Pierre, mais ce fantôme était doux… Trop doux pour plonger dans l’oubli.

Seule, doucement, dans le froid, dans la glace, Clara avançait dans la vie, avec tout au fond, tapi dans l’obscur de son cœur, l’espoir du feu, et les braises rouges…


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