Tant va la cruche à l’eau…

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Par Revolver

Cruche brisée ou cruche emplie ?
Une cruche cassée et tout un désordre

Une cruche cassée et tout un désordre

– Oh, vous allez me dire : des conflits mère-fille, quoi de plus banal ? Une de plus, pensez-vous… D’ailleurs, Jeanne, ma propre fille, a 16 ans et je sens bien qu’elle prend de la distance… Même si je me plains et je le lui reproche, au fond, je suis bien contente qu’elle fasse ce que je n’ai jamais osé faire… enfin, jusqu’à dimanche dernier…

– Ah oui ? Que fait-elle votre fille que vous n’avez jamais osé faire jusqu’à très récemment ? Par rapport à qui ?

– Eh bien, elle s’affirme par rapport à moi, elle ne se prive pas pour me dire qu’elle n’est pas d’accord.

– Et vous vous en réjouissez ?

– Bien sûr, cela veut dire qu’elle n’a pas peur de moi.

– Pourquoi aurait-elle peur de vous ?

– Je suis sa mère tout de même !

Cette nouvelle patiente avait raison : des conflits mère-fille, j’en entendais parler à longueur de séances, dans tous les milieux, dans toutes les générations et de toutes sortes. Pourtant, ces drames intimes présentaient tous un point commun : la vengeance. Pour Soraia, une brillante étudiante en droit dont la mère sans instruction avait tout fait pour que sa fille devienne avocate, c’était la vengeance sur la misère mais aussi – et comme presque toujours – la vengeance de sa mère vis-à-vis de sa propre mère qui l’avait empêché d’aller à l’école car « ce n’était pas pour les filles ». Pour Amélie, professeur de latin-grec, qui demandait à 28 ans la permission à sa mère pour se couper les cheveux, c’était la vengeance d’une mère dont sa propre mère pensait que tout était permis : rouler en moto, fumer et flirter avec les maris des voisines. Contrairement à ce que ma nouvelle patiente craignait, ces histoires ne me lassaient pas et n’étaient pas toutes les mêmes. Son histoire serait unique à mes yeux. Pendant la séance, ou les séances si elle souhaitait s’engager dans un travail, je ne penserais pas du tout ni à Soraia ni à Amélie ni à toutes les autres que je vois pleurer, pester, se décourager, remporter de petites victoires sur elles-mêmes, déserter, dépérir, non, je n’écouterais qu’elle.

– Vous l’avez appelée Jeanne. C’est un nom de conquérante !

– Je n’y avais jamais pensé. Jeanne d’Arc… oui. Mais ça n’a rien à voir. C’était le nom de  ma grand-mère, une aviatrice. De son temps, c’était peu courant !

– Elle volait de ses propres ailes, votre grand-mère, Jeanne ?…

– Euh… oui, on peut dire ça.

– Et vous, Violaine ?

Elle s’effondra en larmes. En silence, je lui désignais la boîte de mouchoirs que j’avais placée sur une petite table à proximité du fauteuil réservé à mes patients. Jamais je ne précipitais la reprise de la parole quand les larmes débordaient. Il fallait respecter le temps de l’émotion.

– Pardon, pardon.

– Ne demandez pas pardon, vous avez le droit, vous savez.

– Mais non, s’emporta-t-elle tout à coup en se raidissant sur son siège. On ne se connaît pas et me voilà, pleurnichant. J’ai vraiment honte. Je crois que j’ai eu tort de venir…

– Attendez. Calmez-vous. Allons jusqu’au bout de la séance ensemble. Si vous souhaitez ne plus revenir, c’est votre droit mais laissez-vous une chance. Et puis, vous ne pleurnichez pas… On sent une réelle souffrance de n’avoir peut-être pas déployé vos ailes.

Contre toute attente, elle se mit à rire, d’un petit rire aigu. Entre joie mauvaise et ironie. Je gardai le silence. Elle se moucha, déposa le mouchoir dans une poche extérieure de son sac à main. Elle serra les poings puis se mit à parler, très vite :

– Les ailes, les ailes, ça, c’est très drôle. Parce que dimanche, tout a explosé à cause des ailes du poulet rôti que je servais à déjeuner. Ma mère était là à surveiller, avec le regard désapprobateur que je lui ai toujours connu, ma manière de découper la volaille. Elle n’écoutait même pas ce qu’Antoine (mon fils cadet) lui racontait sur la restauration de moulins à laquelle il avait participé avec ses camarades scouts cet été. Il est tellement fier de cette expérience… Je maniais le couteau et sans la regarder, je savais que ses yeux se désolaient de tant de maladresse. C’est bizarre quand on n’est tous les cinq, mon mari, les enfants et moi, tout se passe bien. Mais quand mes parents sont là, enfin, quand ma mère regarde, je tremble et tout se finit en carnage… Depuis toujours.

– Depuis toujours ?

– Oui, depuis toujours. Tout le monde à sa partie préférée dans le poulet rôti. Mon père, c’est la carcasse, même si ma mère râle que ce n’est pas très élégant de « racler tout ça ». Mon mari, c’est le blanc…

– Et vous ?

– Moi ? Je ne sais pas. Rien en particulier, tout me va.

– Comme vous disiez que « tout le monde a sa partie préférée »…

– Enfin, tout le monde autour de moi. Ma mère, c’est les ailes. J’ai l’habitude de couper juste les ailes mais elle, elle veut un peu plus, avec le blanc qui va autour. Et là, j’avais oublié. Elle me l’a reproché. Et… et…

Le point culminant de son récit approchait et une résistance se faisait sentir. Ses poings serrés étaient devenus rouges, ses joues aussi. Les mots ne franchissaient plus la barrière des lèvres. Ils restaient coincés dans la gorge. Je gardai le silence, en l’encourageant du regard à poursuivre.

– Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je lui ai jeté l’aile découpée, encore fumante à la figure. J’ai commencé à taillader le poulet comme une sauvage. Tout le monde me regardait. Je ne pouvais pas m’arrêter. Le jus éclaboussait la nappe blanche, ma blouse blanche – j’avais retiré mon tablier – et je ne pouvais pas m’arrêter. ‘Tu veux les ailes, tiens tes ailes !’ C’était tout ce que j’étais capable de répéter.

– Que s’est-il passé ensuite ?

– Elle s’est levée. Elle a dit à mon mari qu’il fallait vraiment que je me repose. Elle ne comprenait pas pourquoi il me laissait me mettre dans ces états-là. Il lui a répondu, lui qui est si réservé, qu’il fallait vraiment qu’elle pense à moins me fatiguer et d’ailleurs à moins nous fatiguer, tous.

– Votre père qu’a-t-il dit ?

– Mon père ? ‘C’est vrai que tu es fatigante, à la fin !’ D’ailleurs, elle est partie et lui est resté. Il a aimé le poulet ravagé qu’il a pu manger avec les doigts, c’était très bizarre.

– Comment vous sentiez-vous ?

– Rompue mais soulagée.

– Comme la cruche…

– Je vous demande pardon ?

–  Vous connaissez le proverbe : « Tant va la cruche à l’eau qu’elle se brise » ?

– Ah, non. Je connaissais «Tant va la cruche à l’eau qu’elle s’emplit » mais c’est vrai qu’on m’a toujours prise pour une cruche et là c’était la goutte d’eau qui a fait déborder… la cruche.

– Et si vous me parliez de toutes les gouttes d’eau qui ont rempli non pas la cruche mais le vase, avant la dernière qui a tout fait déborder ?