Tous les hommes sont beaux : Striptease raté à Orsay

Share Button

Par Rouge

Nu/nu, une "tête" d'affiche qui a fait verser beaucoup d'encre...

Nu/nu, une « tête » d’affiche qui a fait verser beaucoup d’encre…

Cachez-les ! Ces hommes que je ne saurais voir ! Oui, ils se pavanent, l’air fier et altier, sur les murs du musée d’Orsay, et ils y restent jusqu’à janvier, nus et l’air altier. Oui, c’est vrai, ils sont très beaux, ils sont canons même… aussi canons que les bêtes d’excellence d’un prix du salon de l’Agriculture. Bilan mitigé d’une trop belle exposition. Un striptease masculin, qui, malgré une bande annonce aguichante, se bande les yeux sur certains essentiels, et ne fait, en définitive, pas bander (dans le sens le plus noble du terme) du tout.

Déjà l’on pensera que je me livre à une acerbe critique qui n’a d’égale que ma candeur rougissante et le choc engendré par la vision du sexe masculin, en très long, large et travers. Mais les chastes regards sont saufs : cette exposition du sexe masculin n’a rien de particulièrement choquant, et en restant sur le plan de l’art, elle réussit, du moins, à ne pas dévier sur la pornographie ou un amas orgiaque de sexes en déroute.

Mais la perfection est si décevante, si perceptiblement toujours identique que l’on s’ennuie un peu dans les allées (ô combien merveilleuses allées) du musée d’Orsay. Et à la manière de Dutronc, l’on aime regarder, mais enfin… L’on nous avait pourtant émoustillé avec cette exposition événement. Deux beaux éphèbes, bien taillés de leur personne avaient l’air des plus accueillants pour flatter notre regard de leur noble et délicate anatomie.

Finalement, l’on ne voit que cela : de très beaux éphèbes, de toutes les époques, à tous les siècles, toutes versions confondues. Et l’on ressort de cette exposition tout ratatinés par cette vérité générale : de tous temps, l’on a cherché à atteindre la perfection dans le corps de l’homme. Voici bien « l’académisme du nu ». Trois salles pour nous conduire à ce bilan, autant dire qu’on n’a pas voulu nous faire bougeotter les méninges. Sans doute eut-on peur que tant d’hommes créassent un sulfureux trouble auprès du public, et ne voulut-on pas surcharger d’éléments trop intellectuels cette exposition où déjà les oeuvres parlaient trop fort d’elles-même.

Malgré la beauté des tableaux et leur diversité, j’eus le temps d’être un peu lasse… Les tableaux, les sculptures sont belles mais se taisent bien trop à mon goût. Et puis, peut-être est-ce moi qui ne perçoit pas toutes les subtilités de la perfection esthétique, mais, un peu bourrue, je constatai qu’une fois qu’on a vu un corps parfait, on en a vu dix. Belles proportions, jolies épaules, muscles saillants, certes ce n’est pas laid. Ils sont interchangeables. Et ultime frustration : impossible d’établir un quelconque classement parmi eux : beaucoup trop d’ex aequo. Bref, déception, terrible déception, messieurs des tableaux sont décidément bien trop beaux… Impossible de s’attacher à cette matière trop bien faite, impossible de les aimer, ces beaux rêves de pierre ! L’on aurait pu penser que le Xxe et le XXIe siècle sauveraient l’honneur, en rapprochant ces nus parfaits de notre réalité : il n’en fut rien (mis à part pour le sexe découvert). C’est bien plutôt le XIXe qui rappela que dans le nu s’inscrivait aussi le lourd fardeau de la condition humaine et de la beauté d’une matière vieillissante sublimée par l’art, au travers de corps décharnés et morts. Seul moment dans l’exposition où l’on félicite les artistes d’avoir enfin osé mettre de l’expression à l’ensemble des hommes Ken qui se bousculaient…

Et puis il y a un grand absent, et un absent révélateur (le tabou du XXIe siècle… encore!) : le désir féminin. Oui, en tant que femme, visiteuse d’une exposition d’hommes, je ne me suis, mais alors pas du tout sentie à ma place. J’eus même presque l’impression de me retrouver dans un vestiaire où une bande de sportifs vantards se demandaient laquelle était la plus… Arrêtons là les visions d’horreur, encore une fois, ce n’est pas le lieu… nous sommes dans un musée parbleu ! Bref, j’ose espérer que vous m’aurez comprise, et ne comptez pas sur moi pour en mettre davantage à nu, c’était à ces messieurs de se découvrir… et le striptease fut, vous l’aurez compris, râté. Certes, contre-moi, les bien-pensants fervants défenseurs du musée d’Orsay (mais vous ne savez comme j’en suis une moi-même, le musée d’Orsay étant mon lieu de perdition et d’errance culturelle favori) diront que le nombre de femmes artistes (et de talent… attention, oreilles qui crissent) est moindre comparé à celui des hommes. Mais enfin, tout de même, n’en trouver que deux ou trois n’est franchement pas très flatteur pour le beau sexe.

L’homosexualité (serait-ce l’effet « mariage pour tous »?… il est cependant appréciable que les bonnes mœurs d’un public trop jeune pour apprécier une telle exposition et leurs regards chastes sont protégés, au niveau de la partie consacrée à l’homosexualité, par un rappel « attention, ces œuvres peuvent heurter les sensibilités ») même a plus de place que le désir féminin, désir qui pourtant pourrait être à l’origine d’une posture pour l’artiste toute différente de celle qu’il peut avoir un artiste homme qui au fond se représente et exacerbe peut-être sa propre virilité dans le nu masculin. La position d’une femme artiste serait, mais il eût fallu le vérifier, et je ne peux émettre que des hypothèses de l’ordre de l’imaginaire le plus conceptuel, étant certes une femme, mais pas artiste, bien différente. S’y ajouterait le désir de l’autre, du différent de soi. Sera-t-il dépeint avec davantage encore de contraste, une fierté et une virilité des plus exacerbée… ou au contraire comme un double féminin presque androgyne? On ne sait pas, l’on ne saura pas pour le moment, car cette exposition manque avant tout de structuration.

Je ressortis donc de cette exposition glacée, et insatisfaite, frustrée. Parce que oui, j’en attendais sans doute beaucoup. J’attendais que l’on me fasse découvrir l’homme dans toute la fascination qu’il put exercer au fil des siècle, dans sa représentation virile, forte, mais aussi dans les limites de cette mimésis, qui n’est qu’une présentation seconde. J’attendais de le voir sous des jours étranges, sous les postures qui le classaient au fil des époques, sous le regard sans cesse renouvelé de l’artiste, entre ombre et lumière, masque et révélation. J’aurais aimé comprendre, voir dans les gestes ce qui fait sens. Pourquoi cet homme si terrestre, ancré dans le sol, les jambes écartées, fier côtoie-t-il l’homme presque fragile et féminin, androgyne, mais dont le visage refuse à traduire la moindre émotion. J’attendais, enfin, de le voir aimé, modelé au regard et aux mains d’hommes mais aussi de femmes avec toute la passion de l’art, de la chair et du marbre (titre que je me permets de reprendre à une ex-très belle exposition du musée Rodin…)

De cela je n’ai rien vu… Plus qu’à rêver. Et dans cette exposition Nu/nu, je me dis finalement que l’on a oublié les règles fondamentales de la Grammaire en voulant imposer le singulier masculin… et qu’on en a perdu un peu du sens de ces deux lettres au pouvoir évocatoire si vif.