« Tu enfanteras dans la douleur… »

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Par Rouge

Nombril du monde

Nombril du monde

Neuf mois qu’elle attendait. Cette chose étrange qu’on appelait parfois la Délivrance. Elle comprenait trop cette prison, la nécessité d’être délivrée. Mais tout ça n’était pas légitime, tout ça n’était que des mots qui ne voulaient rien dire et qui masquaient si bien la réalité de l’événement qu’elle allait vivre. Il était bien question de vie : la vie serait la plus forte, éclatante.

Cela n’empêchait pas la peur de s’installer. Une peur baveuse, imprégnée en elle, la peur de perdre quelque chose d’intime, qui avait poussé en elle, grandit, et qui s’était développé avec une telle force ces derniers mois. Un poids, un fardeau auquel elle s’était tant attaché, et que, presque, même s’il n’était pas tout à fait abouti, tout à fait vivant, elle avait aimé. Elle verrait mourir un autre elle-même, de l’autre côté du miroir. Elle inconsciente.

Des mois qu’elle se préparait à ce cordon coupé, du tranchant du scalpel, chirurgical, net, cette brisure et cette séparation entre elle et l’autre qui était elle aussi.

Neuf mois qu’il était devenu son obsession, cet autre. Sans nom encore. Il en avait bien un pourtant. Elle refusait de se l’avouer. Tant que tout ne serait pas terminé, tant qu’il n’y aurait pas la réalité crue et nue, elle ne se l’imaginait pas. Il ne fallait pas. Le plus important, c’était la vie. L’essentiel, c’était d’ouvrir les yeux et de voir le soleil se lever, respirer un peu, et sentir le souffle, le rythme d’un cœur battant et régulier. Il n’y avait que cela, qu’une lutte pour son triomphe. La vie.

Même quand elle n’était pas facile, même quand tout s’obscurcissait, vivre, ça retient. L’on vit toujours un peu comme un funambule pourtant. Lâcher la corde, c’est tentant… Surtout qu’on ne sait pas vraiment pourquoi on la tient, cette corde. Quel est le sens? Pourquoi avancer par ici et non par là ? Personne n’a la réponse, mais tout le monde essaye tant bien que mal de se retenir, de retenir la corde de toutes ses forces. Toujours continuer, même lorsqu’on voudrait s’arrêter, mais se forcer parce que si l’on n’avance pas, que reste-t-il de vous ? Personne ne s’arrête sur les loques.

Elle se remémorait tout son parcours, entre fierté et détresse. Beaucoup de chutes, mais elle s’était toujours relevée.

Il y avait eu un premier rendez-vous, le diagnostic, le partage de la nouvelle avec Marc.

Oui, parce qu’il avait bien fallu consulter. Les signes avant-coureur s’étaient vite manifestés : vomissements, nausées, dérèglement de ses envies, chaleurs… Un dérèglement des sens très éprouvant, déroutant. Jamais elle n’avait vécu une emprise sur elle aussi puissante.

Marc l’avait beaucoup aidée.Marc était toujours là. Alors qu’elle culpabilisait tant, si honte de ne pas être à la hauteur, de ne pas pouvoir lui donner l’image d’une femme dans toute sa splendeur. Elle se sentait tellement vidée de sa féminité, si loin de tout désir. Mais lui la voyait toujours pareil. Il la regardait avec tant de forces dans les yeux. Cette intensité était presque insoutenable. Ça la faisait frissonner, c’était un lien si fort, qu’il tenait pour eux deux. Marc la retenait sur le fil du funambule, et elle, confiante, toute repliée sur elle-même, toute petite, se livrait dans ses bras, tenait par lui. Elle se disait qu’elle ne céderait pas, qu’elle n’abandonnerait pas quand bien même il faudrait passer au-delà de la douleur et que cela lui déchirerait le corps.

Mais à l’intérieur pourtant, cela ne changeait rien. Elle était impuissante. Marc était impuissant et même la médecine n’y pouvait rien. La nature poursuivait son oeuvre comme elle l’entendait, profondément injuste, invincible rouleau compresseur. Elle se sentait dépossédée, plus tout à fait elle-même. Elle était limitée par l’autre. Il s’installait, mangeait un peu d’espace, puis un peu plus. Ça n’était pas toujours des douleurs brusques. Plutôt des piques lancinantes, et puis soudain des crampes, bien bas, lancinantes, et puis tout d’un coup terriblement vives.

Ce matin, ç’avait été le grand jour. Elle se sentait un peu comme un condamné à mort, sauf qu’elle n’avait pas droit à sa dernière cigarette. Dans cet univers blanc, aseptisé, il n’y avait pas de place pour une telle hérésie. Elle avait dû s’en passer. On lui avait fait prendre une douche de bétadine, elle était honteuse, aurait voulu cacher, ne pas montrer toute son intimité ainsi, devant les infirmières et les aides soignantes. Et on l’avait rasé. C’était une épreuve de plus, et l’impression de n’être qu’un numéro sur la liste lui faisait mal comme une souffrance de plus à affronter. Tout le monde était pourtant compréhensif avec elle, le geste assurée et doux des aides-soignantes.

Marc lui tenait la main, et elle était couchée pour se rendre en salle d’opération. Il souriait, doucement, rassurant. Malgré la gravité de la situation, il la voyait toujours avec les mêmes yeux. Il lui chuchotait qu’elle était belle, même dans ce drap blanc impersonnel, c’était sans doute faux, mais elle faisait semblant de le croire. Et  lui faisait ces petites déclarations qui la touchait bien plus que les grands discours. C’était des mots tout simples, candides et ça les rendait tellement beau. Il n’y avait pas besoin de plus, juste ces mots et le pétillement vif d’un regard , un regard vibrant, même si elle avait vu une part d’ombre y passer aussi, une peur qu’il n’avait pas tout à fait réussi à lui cacher.

Malgré les circonstances, l’engourdissement progressif dans laquelle la mettait la péridurale, ces dernies mots, la chaleur de sa main dans la sienne lui donnaient une telle bouffée de force. Sans ça, elle serait tombée, brisée comme une porcelaine en mille pièces stériles, parce qu’elle ne pourrait plus… Mais il fallait qu’elle vive. « Vivre » c’était le dernier mot, juste après Marc, qu’elle avait pensé avant de s’assoupir totalement sous l’effet de la poche d’anesthésiant qui, goutte à goutte, se déversait dans son corps, soulagement et oubli de tout son être, avant le retour à une réalité qui serait autre.

Le chirurgien observa son planning du matin. Rinçage à la solution hydroalcoolique, stérilisation à la bétadine… La routine et les plaisanteries de carabin vieillissant. Retrouvant un peu sa gravité pour commencer la journée, il lut avec attention :

Opération n°08917, le 28/11/2013 Hysterectomie totale du col de l’utérus par voie vaginale _ Mlle Marie Dépreux, 1985, A+ (…)

Et l’air blasé, la marque des rides un peu plus lourde sur le bord de son regard azur, doux, se renfrognant soudain, il râla…

« Encore un cancer ! 28 ans, encore une qui pourra plus… Le sale boulot que c’est pas, chirurgien ! La vie devant soi, et plus moyen de la donner… »


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