Un espion qui laisse des traces

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Par Revolver

Quand les ressources humaines se déshumanisent
Savoir dire non à la torture du travail

Savoir dire non à la torture du travail

Giles trouvait ça très drôle. Peut-être parce qu’il était anglais. Carlos Ponte avait présenté Oscar comme si sa présence allait de soi, que son utilité ne faisait pas l’ombre d’un doute et que la vie de l’entreprise ne s’en porterait pas mieux. Giles prit la parole pour dire qu’Oscar laisserait son empreinte dans l’histoire de la boîte et réprima un gloussement. La tension était si vive que personne ne prit la peine de comprendre l’intervention loufoque de Giles. L’arrivée d’Oscar dans leur bureau marquait un tournant irréversible.

Carlos Ponte était très content de mettre enfin à disposition de sa hiérarchie un outil efficace. Oscar, lui avait-on assuré à la dernière convention des cadres de ressources humaines qui s’était tenu à Nice, faisait déjà ses preuves dans plusieurs grands groupes. Outil Statistique Calibré d’Assiduité et de Rentabilité. Le logiciel gardait mémoire de toutes les activités des salariés et de leur efficacité. Pour les commerciaux, par exemple, il était capable de calculer le taux d’efficacité d’un contact à l’aide de paramètres qui ne mentent pas : le montant du contrat décroché, la durée entre la première rencontre et les premiers bénéfices liés au partenariat, le réseau de nouveaux contacts créé par partenaire, etc. Quant à l’absentéisme, il dressait un diagnostic précis et inexorable qui pouvait aisément servir d’argument pour une mutation, voire une rupture de contrat négociée. Dès son retour à Paris, il avait convaincu sans peine le Directeur Général des bénéfices assurés que représentait l’acquisition d’Oscar.

La société était sur le point de franchir une étape clef de son développement et il ne fallait pas rater le coche. Elle n’était plus la petite entreprise familiale de ses débuts avec des arrangements artisanaux, des plans D et B. La nécessité de process dans le management s’imposait et Oscar fournissait une excellente entrée en la matière.

– Tu te marres toi, s’étonnait Paul dans la file d’attente du restaurant d’entreprise, quand on t’annonce, la bouche en cœur que tu vas être fliqué.

– Non, mais comment prendre Oscar au sérieux, Polo ? s’esclaffa Giles en saisissant un plateau.

– Ah oui, alors si maintenant tu te fies aux noms sous prétexte qu’ils ont l’air inoffensifs… Regarde, Carlos, ici en France, ça fait tout de suite penser à un chanteur obèse qui faisait le clown entre les années 70 et 80. Un gros gentil inoffensif. Et pourtant, notre Carlos à nous… il n’est ni gentil ni offensif.

– Remarque, il n’est pas gros non plus.

Dès le lendemain, des techniciens intervinrent pour installer Oscar sur les postes de chaque employé. L’installation du logiciel ne dura pas plus de quinze minutes. Une pause qui parut longue à Paul, à l’image d’un accident de voiture brutal qu’on a pleinement conscience d’être en train de le vivre, seconde après seconde. Dès qu’il se fut rassis à son bureau, il se sentit espionné. C’était comme si Carlos Ponte avait introduit une caméra qui aurait épié ses moindres faits et gestes. Une technologie si redoutable qu’elle pourrait même traduire en mots les pensées qu’il n’exprimait jamais. « Je déteste Carlos Ponte » ou encore «  Dès que je trouve un autre boulot, je me tire d’ici».

Depuis que le nouveau directeur des ressources humaines était entré dans la boîte, tout semblait se déshumaniser. Tout avait commencé par la pointeuse, même pour les pauses. Ensuite, il y avait eu le bilan mensuel personnalisé pour évoquer les « attentes », « les objectifs remplis », « les challenges fixés ». Paul n’avait jamais grand-chose à dire. D’abord parce qu’il était pressé de quitter le bureau de Carlos Ponte dont il ne supportait pas l’odeur de l’after-shave. Surtout, à part déclarer qu’il faisait son travail, sans zèle mais sans dilettantisme non plus, il n’avait rien à signaler.

Giles, comme à son habitude, prenait une distance faite de flegme (britannique ?) et de dérision, à la fois avec le personnage et avec la mise en scène. Carlos Ponte était un homme au physique quelconque mais il se donnait beaucoup d’importance avec des détails décalés : des boutons de manchettes ou des pochettes qui oscillaient dangereusement entre extravagance et vulgarité. Un peu comme son after-shave qui donnait des haut-le-cœur au pauvre Polo. Giles blaguait pendant son « bilan mensuel personnalisé », ce qui horripilait le directeur des ressources humaines derrière son masque imperturbable. Giles plaisantait aussi après. «  Je comprends mieux les femmes, avait-il confié un jour à ses collègues. Au fond, notre bilan mensuel personnalisé, c’est comme leurs règles : chaque mois, il faut y passer, c’est douloureux mais bon, c’est comme ça, faut attendre que ça passe. »

Après un premier mois d’angoissante cohabitation entre Oscar, le mouchard,  Paul et les autres, vint la semaine tant redoutée des bilans personnalisés. Carlos Ponte indiqua à chacun le diagnostic d’Oscar. Celui de Paul n’était pas bon. Il avait beau être assidu – pas une seule absence en cinq ans et sept mois de service – mais la rentabilité n’était pas au rendez-vous.

– Monsieur Ponte, comment votre logiciel peut-il calculer la rentabilité d’un travail de maquettiste ?

– Oscar, mon cher Paul, s’appuie sur des critères aussi précis qu’objectifs…

– Excusez-moi mais si les critères sont quantitatifs, c’est pour le moins biaisé comme lecture…

– Écoutez, je ne vais pas y aller par quatre chemins, j’ai confiance en Oscar et…

– Cessez de parler de ce logiciel mouchard comme d’une personne !

Paul fut plus surpris encore par son ordre que le directeur des ressources humaines qui savait pertinemment qu’il jouait avec les nerfs des employés à parler ainsi de son outil magique.

En quittant le bureau de Carlos Ponte, Paul croisa Giles devant le bureau d’une assistante dont il essayait en vain d’attirer l’attention. Il tenait à la main le dernier numéro de L’Express qui consacrait sa Une aux pervers narcissiques. Paul se fit la réflexion que ce n’était pas en affichant ce genre de lecture qu’il attirerait quelque femme que ce soit mais il y avait plus urgent à dire. À regret, Giles salua celle qu’il fantasmait comme sa future P.A. (personal assistant) et suivit Paul un peu à l’écart, dans la salle des photocopieurs.

– Tu connais une affaire judiciaire française dont la phrase la plus célèbre était orthographiée avec une faute ?

– Mohammed m’a tuer avec « er » !

– Presque. « Omar m’a tuer. »

– Ne me dis pas, Polo, que tu as tué quelqu’un ?! déclara l’Anglais sur un ton mélodramatique.

– Non, je prépare ma lettre de démission. « Oscar m’a tuer. »

– Tu es sérieux ?

– Très ! répondit fermement Paul tout sourire. Et je me mets aux candidatures de ce pas.

Pour pouvoir imprimer CV et lettres de motivation en toute tranquillité avec l’imprimante de son bureau, en dépit d’Oscar, il s’empara d’un tas de feuilles vierges A4 qui lui glissa des mains. Un petit cri lui échappa. Les feuilles l’avaient coupé.

– Il était dit qu’Oscar laisserait des traces, pouffa Giles.

– Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle, le British.

– La première fois que Carlos Ponte a parlé de son formidable truc, j’ai entendu « Scar », cicatrice en anglais. Il avait prévenu qu’Oscar nous marquerait !


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