Un proverbe si laid : Toutes les femmes sont belles

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par Rouge

 

Mes oreilles crissent. Souvent. Pour pas grand chose. Du détail. Tout l’art est dans le détail, c’est bien connu. Puis, oui, j’ai les oreilles délicates, et je me froisse pour un rien, comme du papier crépon. Un jour, il y a eu cette remarque. Elle a pris tout l’espace dans mon cerveau, en passant par les oreilles, et ça a chauffé… C’était celle d’un vieil homme (ou devrai-je dire d’un âge certain, cela est moins laid, assurément) Pure flatterie, mais voilà, il ne savait pas que la mécanique intérieure de ma tête de « belle femme » tournicote furieusement. Il tint à peu près ce langage : »je ne peux pas concevoir qu’une femme soit laide. Voyez-vous, pour moi, toutes les femmes sont belles ».
Et si la beauté n'était qu'un masque - mortuaire ? (Dalida à Montmartre)

Et si la beauté n’était qu’un masque – mortuaire ? (Dalida à Montmartre)

D’abord, je trouvai ça charmant, si délicatement flatteur. C’était dit sans méchanceté, gratuitement, des paroles données comme un cadeau. Puis, le temps a passé, et voilà que ces mots me reviennent, et que je ressens l’outrage dans mon plumage et dans mon ramage, le clinquant sans arrières-pensées de la remarque me ferait fuir… la queue entre les jambes.

 

Oui, c’était des plus charmants. Délicat. Par trop délicat. Messieurs, sachez-le, l’art de la délicatesse s’emploie avec mesure… sinon il n’a plus aucun prix. « Toutes les femmes sont belles ». Je vous l’avouerai sans honte, la réciproque n’est pas vraie. Si tous les hommes étaient beaux, cela se saurait. Il y a des membres de la gente masculine que je trouve affreux, avec leur ventre bedonnant, leurs petits yeux vissés et vicieux, leur voix rauque et éraillée, ou suraiguë, leur air trop assuré de Dom Juan à la conquête de l’Amérique (tu ne m’auras pas, tu ne m’auras pas, crie ma petite voix intérieure), leurs mains, non, leur paluches qui ne veulent que vous attraper… Brr, j’arrête là cette description de mon cabinet des horreurs lubriques personnelles, il y aurait bien trop de choses à développer.

 

Et puis, il y a une réalité que tous doivent bien se mettre en tête : toutes les femmes ne sont pas belles. C’est scientifiquement impossible. Génétiquement, je vous souhaite de ne pas avoir été conçu pour correspondre à un critère de beauté, mais parce que deux personnes s’aimaient…ce qui vous rend donc parfaitement imparfait en matière de beauté. Et puis il y a plein d’autres choses qui entrent en jeu.

 

Voyez-vous, moi, aussi belle ou aussi laide que je sois (et il est objectivement extrêmement difficile pour moi de me placer sur cette échelle de critères ô combien contestable), je choisis généralement mes journées de beauté. Pour diverses raisons. Comme si je m’ouvrais en rose à heures fixes (prenez rendez-vous ou passez votre chemin). Je sors mes plus belles pétales, mes plus belles armes. Parfois, même, je sors l’artillerie lourde (même si je suis au fond la seule à en être parfaitement consciente et à maîtriser ces stratégies). La plupart des gens penseront que c’est parce que je veux plaire, parce que je veux séduire les personnes qui sont autour de moi. Il y a un peu de ça, une pointe… mais ce n’est, en temps normal, que la cerise sur le gâteau.

 

Si les femmes sont « belles », si elles se parent, se travestissent sous des fards, ce n’est pas parce qu’elles sont frivoles ou vaniteuses (enfin, évidemment, il y en a, mais pas toutes). C’est d’abord parce qu’on leur a imposé : on leur a dit, quand elles étaient petites, que les petites filles, elles étaient jolies. Qu’elles aimaient porter des robes. On leur a dit qu’elles seraient encore plus jolies avec quelques kilos en moins (ou en plus, c’est selon) et un peu plus de peintures sur le visage pour être de vrais femmes, avec de beaux cheveux bouclés et de beaux bijoux clinquants. Et puis ce genre d’idées fixes, on ne peut pas s’en départir, c’est tellement socialement obligatoire… Alors j’ai fait comme tout le monde, comme toutes les femmes, j’ai voulu être belle. Les kilos en moins, ç’a été dur. Je me suis rattrapée sur le peinturlurage. Il y a eu des grands moments d’expérimentations cosmétiques, passionnants, et puis l’art du masque, du baume, le rouge à lèvre (revolver)… L’apprentissage de la subtilité, de la mise en scène. Véritable work-in-progress d’ailleurs. Je m’améliore de jour en jour.

 

Et tout ça est devenu un jeu, un masque. Mes jours de beauté, non, je ne me pare pas simplement parce que je désire plaire à tout le monde et voir tomber sur moi des regards charmés et envoûtants, ce qui arrive rarement dans les faits, du moins consciemment. Si je noircis mes yeux, si je rosis mes joues, c’est quelquefois parce que je veux témoigner aux autres mon bonheur d’être auprès d’eux, et je me fais donc belle « pour eux », mais c’est aussi très souvent pour cacher mes hontes, ma fatigue.

 

Et puis tout au fond, le maquillage, c’est bien pratique pour qu’on ne voie pas la gamine qui se regarde dans la glace le matin et qui ne voit rien qu’une petite fille. Parce que les autres, ils ne voudront pas voir la petite fille perdue, celle qui a peur qu’on l’abandonne. La petite fille qui se voit dans la glace le matin est trop fragile pour vivre dans le monde de 2013, et peu de gens connaissent ses vrais faiblesses, parce que si elle les montre en entier, elle risque encore de se blesser plus profondément, et ce risque-là n’est simplement pas concevable. Il lui faut des peintures de guerre, et l’artillerie lourde pour faire illusion. Tout un attirail de carton-pâte. Les quatre épines de la rose du Petit Prince. Et alors seulement elle peut devenir forte, adulte, femme, très rouge et très revolver. Sans la panoplie, elle pourrait aussi faire illusion, mais ce serait plus difficile, et les fissures seraient moins colmatées par l’assurance du masque.

 

Et puis le reste du temps, les jours sans beauté, le laisser-aller prend le pas…Être, ou plutôt paraître une belle femme, c’est si éloigné de mes priorités, il m’est inutile de jouer ce rôle-là. Alors, je ne suis pas belle, pas pour moi. Parce qu’il y a des matins où je suis fatiguée d’avoir ce fardeau pesant. Merde au « sois belle et tais-toi ». Des jours où je n’ai ni envie d’être belle, ni envie de me taire. Alors je prends le jogging le plus pendant du placard, le tee-shirt qui survit depuis la troisième dans ma garde robe. Je me regarde dans la glace, je me dis que j’ai une tête de déterrée, avec ces cernes gris sous les yeux, cette peau assortie, ces cheveux décolorés et cette moue lugubre. Tant pis, je fais avec, et même avec une certaine liberté agréable à conquérir. Non, aujourd’hui je ne céderai pas aux diktats de la beauté, je serai moche, je ne m’épilerai pas parfaitement les gambettes (de toute façon, qui voit mes jambes, ce super jogging cache tout), je ne mettrai pas d’anticernes et (le pire du pire) je ne me brosserai pas les dents parce que oui, j’ai la flemme. La grosse, la terrible flemme de prendre soin de ma petite personne.

 

Je suis donc en total désaccord avec Monsieur Proverbe : au travers de mon expérience personnelle, si l’on veut rétablir la vérité « toutes les femmes sont belles par intermittence, comme des paillettes » (et je pourrais encore évoquer longuement les différentes périodes de l’existence, et celles où nous sommes les plus laides… mais je tiens à conserver un semblant de distinction pour le moment, au cas où les lecteurs de Rouge Revolver reconnaîtraient mon jogging pendant dans la rue)

 

Et puis, si vous avez un peu de chance, il y a tout de même quelqu’un (ou quelqu’une) qui vous regarde. Quelqu’un qui vous regarde vraiment, qui s’en fiche pas mal de l’air de zombie du jour, du jogging affreux et de la coiffure de harpie. Un aveugle ? Non, juste celui (celle) qui voit derrière, et qui ne vous demande pas d’être la perfection ou la beauté incarnée, juste quelqu’un qui vous aime, et qui vous a trouvé une autre beauté, même si vous êtes le laideron élu miss Horreur 2013. Il a trouvé de la beauté ailleurs, dans le pétillement d’un regard ou la moue d’un sourire. Quelqu’un qui voit à l’intérieur sans fouiller dans les pièces détachées de votre mécanique. Et pour lui, vous pouvez porter le jogging le plus loqueteux de la terre, il continuera à aimer la lumière dans la personne qu’il voit, il continuera à voir ce petit pois qui vous différencie parmi toutes, celui de la princesse qui se plaint parce qu’elle n’arrive pas à s’endormir avec ses cent matelas et un seul petit pois sous les fesses. Alors vous aurez beau être la plus laide de la terre, et il sera facile au monde entier de vous accabler de défauts, mais au fond, pour lui vous serez belle, uniquement belle.

 

« Toutes les femmes sont belles. » Si vous saviez, Messieurs (et Mesdames aussi, si vous n’en étiez pas convaincues) comme la beauté, celle du masque, recèle de petites laideurs, de petites hontes que l’on vous cache, juste parce qu’on a peur qu’étriqués dans vos convenances, vous rejetiez ces défauts, vous ne diriez plus cela. La seule chose qui est belle au fond, c’est quand l’on accepte de voir ce qui pour les autres serait une horreur, ou ne serait pas « féminin ». Trouver une personne belle juste parce qu’elle est, qu’elle existe et qu’elle est présente, et accepter les failles et les hontes en entier, ça fait rayonner une vie, c’est unique et c’est beau. Alors, non, on ne me fera jamais croire à des généralités pareilles. « Toutes les femmes sont belles. » Delete.