Une charmante Princesse

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Par Revolver

Une charmante princesse. Qui a la main ?

Adolescente, je vivais dans un petit immeuble cossu de l’ouest parisien. Nous partagions jusque-là notre palier avec un couple qui, lassé par la quiétude aux relents de naphtaline du quartier, décida de déménager pour un endroit plus populaire et moins ankylosée que la nôtre. Je me surpris à dépasser le simple échange de politesses avec ces voisins le jour de leur départ. Leur franchise familière détonnait avec le style guindé de la maison.

 » – Je suis bien content qu’on se tire : ici, c’est mort et le loyer coûte un bras !

– C’est vrai que ce n’est pas très vivant, concédai-je. »

En jeune fille bien élevée, je pris congé en leur souhaitant de se plaire dans leur nouveau quartier.

Le propriétaire décida de vendre son bien et ne tarda pas à trouver preneur. Ou plutôt preneuse. Elisabeth de Brossolette, tout juste trente ans (d’après les estimations de ma mère), blonde et toute petite (malgré les 8 centimètres de talon de ses élégants escarpins), donnait une impression émouvante de fragilité. Tout y contribuait : la pâleur de son teint, ses yeux clairs ourlés de cils recourbés comme ceux d’une poupée, la douceur presque timide de sa voix. Qu’elle soit seule propriétaire de l’appartement me fascinait : nul besoin de l’argent d’un compagnon pour cette acquisition puisqu’elle dirigeait la communication d’un grand groupe de luxe et nulle obligation de partager la vie d’un homme pour être quelqu’un ! Peu après son arrivée, elle sonna à la porte tandis que nous dinions. Mon père, un colosse d’1 mètre 95, occupait tout l’encadrement de la porte et, de la salle à manger, j’entendais à peine la voix fluette de la voisine :

  • Accepteriez-vous de garder un double de ma clef car un ami… mon ami… doit venir pendant mon absence ?

  • Certainement, mademoiselle.

  • Appelez-moi Betty, je vous en prie.

Quand mon père se rassit devant son velouté de potiron tiède, il ne restait plus d’Elisabeth de Brossolette que son parfum capiteux et sa clef.

  • Quelle complication ! soupira ma mère. Elle ne pourrait pas les confier à son ami, sa fichue clef ? Ce n’est pas une loge de gardienne ici !

Mon père s’abstint de tout commentaire et se contenta de terminer son assiette. Il détestait manger froid.

Le lendemain, à mon retour du lycée, je trouvai l’ami d’Elisabeth Brossolette devant notre porte. C’était un grand brun charpenté au sourire franc et à l’accent chantant. Sa tenue contrastait avec le raffinement d’Elisabeth de Brossolette : des chaussures de sport, un jean délavé et un blouson de cuir.

  • Il est beau, votre immeuble, commenta-t-il tandis que je cherchais la clef dans le tiroir du guéridon. C’est très chic, comme Betty.

Il m’intimidait trop pour que j’ose sourire de la maladresse de sa comparaison. Identifier la sophistication d’Elisabeth de Brossolette à un simple immeuble !

  • Je vais lui faire un super appart, poursuivit-il quand je lui eus remis la clef.

  • Vous êtes décorateur ?

  • Non, peintre en bâtiment.

Il se présenta ainsi à plusieurs reprises chez nous. Alors que nous revenions d’une balade en forêt en famille, nous les croisâmes ensemble pour la première fois. Il était chargé de sacs des Galeries Lafayette, tout sourire. Elle arborait un minuscule mais néanmoins magnifique sa à main Chanel rouge vif assorti à son impeccable manucure. Ce tableau alimenta les fantasmes à l’eau-de-rose que je partageais avec ma sœur : l’amour au-delà des différences sociales !… Ma mère ne goûtait guère nos penchants de midinettes et vaticinait même que « ça ne ferait pas long feu ». Mon père, énigmatique, déclarait que « chacun y trouvait son compte ».

Nos rêveries, ponctuées par les paris maternels pessimistes et les remarques paternelles mystérieuses, suivaient leur cours et les travaux aussi. Pour plus de commodité, le bel ouvrier s’était désormais installé chez Elisabeth de Brossolette. Bien qu’il ne fût plus nécessaire que je lui remisse la clef, nos rencontres sur le palier étaient fréquentes. Un jour, il m’invita à visiter l’appartement refait à neuf. Je faillis refuser mais la curiosité me poussa à le suivre. Une élégance soignée avait présidé aux choix des couleurs et des matières, de même que pour la disposition du mobilier. La chambre à coucher me subjugua : c’était un boudoir rose et argent comme on n’ose en imaginer que dans les films. Sur la table de chevet, j’imaginai aussitôt une bouteille de champagne, deux flûtes et une petite assiette de macarons. Ma vision me fit rougir comme s’il avait pu lire dans mes pensées. Tout absorbé qu’il était à attirer mon attention sur mille détails qu’il avait soignés avec amour – c’était une évidence –, s’il entrevit mon embarras, ou, pire encore, la mise en scène suggestive surgie dans mon imagination, il n’en laissa rien paraître. Je rentrai enchantée de ma visite, me promettant d’épouser un jour moi aussi un peintre en bâtiment aussi dévoué, talentueux et séduisant que lui.

Le soir-même Elisabeth de Brossolette vint récupérer le double de sa clef. Son ami n’aurait plus besoin de nous solliciter. En mon for intérieur, je me réjouissais qu’il ait gagné sa confiance au point de se voir confier une clef ! Le lendemain en l’entendant rebrousser chemin sans entrer chez Elisabeth de Brossolette, ma sœur et moi supposâmes qu’il avait oublié sa clef, sous l’effet de la nouveauté de la situation sans doute. Pourtant, le surlendemain, il trouva porte close bien que nous sûmes avec certitude qu’Elisabeth de Brossolette se trouvait à l’intérieur car ma sœur l’avait vu entrer puis entendu fermer la porte à double tour. Elle lui refusait bel et bien l’entrée ! Nous cherchions en vain les raisons de cette crise quand nous surprîmes des bribes de conversation échappées du salon.

  • Maintenant qu’elle n’a plus besoin de ses services, elle le jette à la rue comme un malpropre, s’indignait ma mère.

  • La parité est ainsi rétablie, répondait père avec philosophie. Après la femme trophée et la femme objet, voici venu le temps de l’homme Kleenex. Son usage est très pratique et facile mais très peu respectueux de l’environnement.

  • Très spirituel !…

Le lendemain, Elisabeth de Brossolette pendait sa crémaillère. Curieuse de découvrir à quel genre d’amis pouvait prétendre une telle créature, je ne rechignai pas, une fois n’est pas coutume, à descendre la poubelle. En traversant la cour jusqu’au local des containers, je regardai à la dérobée ces trentenaires un peu snob fumer avec nonchalance. Aucun ne répondit à mon timide bonsoir.

  • Apparemment, c’est un décorateur italien qui a tout supervisé…

  • En tout cas, Betty est installée comme une princesse.

  • Ne lui manque plus que le Prince charmant !