Une histoire de gros bonnet

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Par Revolver

Malavita, de Tonino Benacquista, une histoire de gros bonnet de la mafia d’apparence 100% laine d’agneau… Mais le loup se cache sous le chapeau !

Le gros bonnet de la mafia, on se le représente élégant jusqu’à l’outrance du ridicule, souriant comme une porte de prison (qu’il évite de franchir), froid comme le cadavre de son ennemi déjà emprisonné dans le béton qu’il a fait coulé sur lui pour un regard de travers. Il est sicilien, parfois irlandais ou cubain, souvent italo-américain; s’il est plus jeune, il peut être russe ou chinois. Il est méchant parce qu’il opte toujours pour le mal quand il a le choix entre le bien et le mal. Je veux vous parler bien sûr du gros bonnet de nos fictions, qu’elles soient cinématographiques ou littéraires. Mais parlons plus bas car on pourrait bien nous entendre. Celui que je veux vous présenter est le héros d’un roman de Tonino Benacquista, Malavita, j’ai nommé Fred Blake…

Un borsalino, un clavier... Credits Semihundido

Un borsalino, un clavier… Credits Semihundido

Que les choses soient claires : je ne vous parlerai pas de l’adaptation portée à l’écran ces derniers mois. Pas par snobisme mais parce qu’il n’était plus à l’affiche quand j’ai eu enfin le temps d’aller au cinéma. Je ne vous parlerai pas non plus de Malavita encore, la suite du roman, parce qu’elle m’a moins emballée que le premier opus. En règle générale, je n’aime pas les suites. Un pari risqué trop souvent perdu. Je ne vous parlerai point de borsalinos et de cigare. Non, il est question de machine à écrire, de barbecue et de ciné-club pour notre gros bonnet.

Des noms tabous
Malavita, l'autre nom de la Cosa Nostra

Malavita, l’autre nom de la Cosa Nostra

De même que Malavita – mauvaise vie en italien – désigne la mafia, Fred Blake n’est évidemment pas le vrai nom de notre héros, né Giovanni Manzoni. On aurait suivi les aventures de Giovanni, on aurait eu le clinquant, la frime, la loi du plus fort. Or on accompagne seulement Fred Blake, un Américain censé se fondre dans le paysage normand où il atterrit avec sa petite famille. Et les stéréotypes sur les Américains, il les incarne assez bien : aucune culture, aucune maîtrise de la langue (de sa langue)… Fred Blake, nom trouvé par le FBI qui le protège, lui le repenti, et sa famille, laissera parfois émerger Giovanni, pour le plus grand bonheur du lecteur. Il y a un autre nom symbolique dans la famille, celui de la chienne, qui a l’air de passer son temps à dormir paisiblement. Il est pourtant bien connu qu’il faut se méfier de l’eau qui dort comme dort Malavita….

La mafia, une religion

Giovanni ayant trahi ses pairs – ses pères mêmes et ses frères – il doit ou devrait se contenter d’une liberté constamment surveillée par les services secrets américains à cause de son dangereux statut de repenti. Des collégiens parleraient volontiers de « balance » et ils n’auraient pas tout à fait tort… Le repenti n’éprouve sans doute pas un regret sincère pour les crimes et les délits qu’il a commis pour le bénéfice de son clan. De repenti, Fred Blake n’en a que l’étiquette et la réputation au sein du milieu car dans les improbables mémoires qu’il entreprend par hasard après avoir apprivoisé une vieille machine à écrire, il ne cherche pas tant à se soulager la conscience qu’à s’ériger en héros !



http://www.youtube.com/watch?v=r1DX3fkDPc8

Savoir cuisiner, un art sacré

Pas de conclusion hâtive, notre héros ne s’illustre pas dans l’art de la gastronomie, pas plus que dans un autre art. Il n’écrit même pas correctement le récit de sa vie. En revanche, il adore les plats italiens, pasta et polenta en veux-tu en voilà, que mijote Maggie, sa femme. Il ne badine pas non plus avec le barbecue à… sa sauce. Si on le titille un peu trop sur la meilleure façon d’allumer les braises, il projette aussitôt se faire flotter la tête du donneur de conseil dans un aquarium de restaurant. En revanche, il sait cuisiner quelqu’un pour la bonne cause. A son nouveau plombier qui refuse de réparer les canalisations plus que défectueuse de la maison, il casse les bras, se garantissant ainsi vengeance et silence du pauvre homme terrorisé. Fred Blake pratique la cuisine expéditive. Une usine pollue impunément la région ? Qu’à cela ne tienne, bravant les agents du FBI qui le surveillent 24h/24, il réussit à faire exploser l’usine. Une question de justice !

Fred alias Giovanni, un illettré un peu sanguin et très imbu de lui-même, un homme attachant en somme, est le gros bonnet que je préfère. Arraché à sa sphère de bling-bling, de gangs et de bang-bang, il se débat pour se trouver. Tonino Benacquista qui joue à merveille avec les stéréotypes, les anti-héros loosers, nous fait rire et nous attendrir avec ce repenti. Chapeau bas !