Valets ou rois, cavalez au Musée Carnavalet !

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par Rouge

N’avalez pas de carne, allez rêver au musée Carnavalet !
Montez le grand escalier

Montez le grand escalier

Je pourrais vous raconter l’Histoire du musée Carnavalet en long en large et en travers. Vous écrire que c’est le plus parisien des musées de la Ville de Paris, que par ailleurs il est gratuit. Sans doute seriez vous aussi intéressé par le fait qu’il fut instauré à partir du Second Empire, par ce Napoléon de pacotille troisième du nom tant décrié par Zola. Vous apprendriez alors qu’il fut construit en 1548, rénové par Mansart, habité par Madame de Sévigné (non, pas celle des macarons, la vraie). Je vous ennuierais à vous faire prononcer le nom Le Peletier de Saint-Fargeau, nom du second hôtel. Mais Dieu merci, pour cela vous avez l’excellent fascicule de présentation du Musée. Mon approche est plus sensible que pédagogique. Au risque de déplaire, je ne vais pas au musée pour me cultiver, j’y vais pour rêver…

L’Arrière-Scène

Et pour quelques minutes d’évasion spatio-temporelle, le musée Carnavalet est idéal. Il faut cheminer quelques instants dans les rues du marais pour s’y rendre, refuser de prendre le métro et accepter de se perdre dans ses rues encombrées, trop pleines d’un amoncellement de touristes, de parisiennes se promenant doucement, ayant dégainé leurs hauts talons de 12, et la petite robe achetée fraîchement au Comptoir des cotonniers, de parisiens enchemisés. Rue Rambuteau, rue des Francs-Bourgeois et en parallèle la grande rue de Rivoli.

Des rues commerçantes, devenues extrêmement bourgeoises, si l’on considère la petitesse de la taille des étiquettes (car plus les étiquettes sont petites, plus le vêtement est cher : jeu marketing pour tromper les myopes, c’est bien connu). Partout des pavés, peu ou pas de voitures, des rues droites mais un peu étriquées. Quelques cafés, des friperies, des pâtisseries dont la perfection esthétique et la promesse d’un extase gustatif vous frustre rien qu’à regarder les prix et les vitrines. Toujours la foule, partout dans les cafés, un brouillement grouillant de voix et d’êtres et tout devient flou. Les falafels de la rue des Rosières, le chocolat chaud de la pâtisserie pas loin, qui ne vaut pas l’exquise perfection d’un Angelina, mais qui, ma foi, n’est pas mauvais et moins onéreux. Des bandes d’étudiants désargentés, des bobos, parfois un groupe de musique qui fait résonner un peu de rock. Pas loin, la Place des Vosges et ses galeries, la maison de Victor Hugo et quelquefois des russes qui vous regardent traverser les arcades en chantant des chansons de voyage lointaine qui vous font voleter en écho vers des contrées exotiques… ou des cantatrices qui travaillent leurs cordes vocales pour gagner quelque argent sous la porte d’une maison où a vécu Théophile Gautier…

Le musée Carnavalet, théâtre de tous les Paris

Mais restons rue des Francs-Bourgeois, et un peu intimidés, par un grand porche, entrez dans ce musée, dont le nom, décidément, n’évoque pas grand chose de parisien. A quoi vous attendre ? Un Carnaval de valets devenus rois ? Dagobert et sa culotte à l’envers ? Peut-être au fond le musée a-t-il pris un peu du bariolé du Carnaval, avec ses enfilades de pièces plus ou moins exiguës, les couleurs des siècles et des décors qui s’enchaînent et s’entremêlent.

Et dans ce dédale, bien loin des trop grandes salles du Louvre, bien loin de la noirceur troublante et romantiquement décadente des catacombes de Paris, ce sont mille visages de la Capitale qui vous sont exposés. C’est une pièce de théâtre toujours rejouée sur la même scène mais à milles époques différentes. La scène, tout un art au Musée Carnavalet, un voyage, même. D’abord, il y a la salle aux enseignes, à celles qui n’existent plus aujourd’hui qu’à l’électricité, hélas. Et puis des tableaux, des restes archéologiques. Et vous montez des escaliers.

Vous vous retrouvez sous la Révolution Française dans un Paris qui veut se reconstruire en même temps que la France. Vous visitez entre temps le Fouquet’s (gratuitement : là est le véritable luxe). Saluez Anna de Noailles, Paul Léotaud et Marcel Proust de ma part aussi ! Vous visiterez leurs chambres. Interdisez à votre mari d’aller courir les midinettes (oui, ces couturières qui ne mangent presque rien à midi, et vont s’afficher les soirs aux bras de riches bourgeois bouffis, à la recherche d’une vie artificielle d’apparat). Revivez les heures de la révolution : donnez des visages à ces noms guillotinés, Marat, Camille Desmoulins et sa très belle femme, Danton… Et qu’importe si dans votre pérégrination vous ne suivez pas l’ordre chronologique, si votre visite n’est pas scientifiquement utile, l’important, en profondeur, c’est ce qui restera… l’évanescente impression de Paris.

Sortie ou l’évanescente impression de Paris

Lorsque je sors du Musée Carnavalet, j’imagine que je suis un peu plus parisienne. Je suis cette femme à qui l’on coupa les cheveux, et que l’on fit s’avancer sur la place du Châtelet, perdue, trop fière devant un peuple vu de si loin qu’elle n’en connaissait pas la haine, et qui dut offrir son cou à la guillotine pour apaiser son courroux. Je suis ce jeune homme qui devant la liberté, exalté, refusa d’abdiquer. Je suis la parisienne frivole et vaniteuse, promenant son caniche sur les Champs… Je suis celle qui dans les pâtisseries passe son temps à cancaner avec ses amies, critiquant le monde, et la vie, et la société.

Et un peu ivre de ne plus être tout à fait moi, j’erre dans ces rues, souriante de me réinventer face à vos mines moroses et préoccupées.

Et je me dis que vous avez oublié, oui vous l’avez perdu, un peu, ce regard, vous, trop morose pour vous échapper de vos propres soucis, trop enfermés, vous qui n’avez jamais vu l’ailleurs, vous qui ne rêvez plus parce que c’est devenu trop difficile. Ne vous étonnez pas si vous voyez une rousse sourire en coin, parce qu’elle n’ose pas vous dire qu’il suffirait juste de franchir les portes du Musée Carnavalet pour se le rappeler. Regarder, ne plus penser, ne plus souffrir et prendre une rue, n’importe laquelle, et ne pas oublier, à chaque seconde, à chaque pas, que… La plus belle ville du monde, c’est… Paris.

Liberté chérie...

Liberté chérie…