Vampires never die

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par Rouge

Ils sont exagérément beaux, éternellement jeunes et parfaitement amoraux. Bref, ils sont les incarnations d’une forme d’idéal noir de notre société. Pourquoi ? Analyse à canines tirées de ces personnages de séries, de film et de littérature qui reconstruisent un mythe du vampire en perpétuelle résurrection.
Et dire qu'il s'appelle Robert !

Et dire qu’il s’appelle Robert !

État des lieux non exhaustif du caveau du XXIe siècle

Les vampires, en ce début de XXIe siècle, ne cessent de ressusciter de la noirceur de leur tombe. Le film Dracula Untold nous conte bientôt les origines plus ou moins douteuses du mythe et sur un mode un peu plus franfreluche, mis en scène par Roman Polanski, une comédie musicale va nous « rendre accroc », théâtre Mogador. Ces dernières années, les vampires sont partout. La littérature populaire les met sur le devant des scènes obscures : au choix, la version aromatisée sorcellerie et Nouvelle-Orléans d’Anne Rice, la version édulcorée qui réveille les hormones des adolescentes, comme Twilight (un livre de Stephenie Meyer qui a conquis les midinettes sur grands écrans), Vampire Diaries, ou, enfin, la version interdite au moins de dix-huit ans, True Blood.

Mythe littéraire initial porté par des chefs-d’oeuvre tels que le Dracula de Bram Stoker ou Carmilla de Le Fanu, les vampires hollywoodiens nouvelle moûture n’ont cependant plus grand chose à voir avec leurs ancêtres. Le XXIe siècle est bien tendre avec ces vils personnages maudits du Ciel et condamnés à une forme de purgatoire sur la terre ad mortem eternam

Certes, les caractéristiques principales du vampire sont conservées : il est toujours cet être assoiffé de sang, romantique au véritable sens du terme, généralement hors de l’ordre social du fait de sa position de supérieur en même temps que sa dépendance du sang humain. Il est toujours cet être hors du temps, à la canine revêche et rebelle, sombre, souvent sans ombre, sans reflet, et le pieux de bois béni est seul capable de tuer. Pourtant, il a changé. Ce personnage de l’ombre, cet horrible extrémiste de la mort et de la vie est devenu une belle ombre, un idéal. S’il n’a pas de reflet, il nous renvoie, par le biais d’un prisme fantastique, des traits de notre propre société, et de notre époque.

Je suis beau ô mortelle, comme un rêve de pierre…

L'homme qui donne envie de faire la grasse matinée... pour l'éternité ?

L’homme qui donne envie de faire la grasse matinée… pour l’éternité ?

Las, ce cher Baudelaire, s’il avait connu les vampires du XXIe, aurait sans doute été fasciné par l’attraction qu’ils produisent sur les foules. Le vampire ne fait plus peur. Au contraire, on le désire, il est l’objet des convoitises de tous. Au fil des années et des interprétations, le vampire est en effet devenu beau.

Cette beauté s’étale à son paroxysme dans toutes les exemples actuels. Nul besoin, en effet, de rechercher la moindre poignée d’amour, le moindre gramme de gras en trop, chez nos chers cousins vampiriques : ils sont parfaits, ils sont beaux, ils sont terriblement sexy. Même avec les yeux rougeoyants de désir (et surtout avec), il feraient se pâmer la plus froide des humaines. Oui, les vampires sont des sex-symbols comme les autres (tiens, cela n’est pas sans me rappeler l’un des articles de Revolver sur leurs dessous), avec ce côté mordant qui fait tout leur charme, et l’expression, pour les hommes, d’une force virile vampirique opportune à satisfaire le public féminin. Ajoutez-y un soupçon de suranné (rappelons que nos chers bachelors ont souvent pas mal de vécu derrière eux), de l’expertise ès séduction, et un côté franchement bad boy et vous aurez un parfait sex symbol, ou un prince charmant contemporain tout à fait potable. Souhaitez-vous des preuves ? L’irrésistible Robert Pattinson de Twilight qui cumule les noms vieillots marquera malgré tout une génération de jeunes filles en fleurs, mais la concurrence est rude. Qui pour résister au sourire en coin d’un Ian Somerhalder (Damon Salvatore dans Vampire Diaries), ou au charme sibérien d’un Alexander Skarsgard, l’Erik Northon de True Blood ?

Et là, messieurs, sans doute râlerez-vous devant tant de perfection masculine étalé aux yeux si innocents de l’innocente gente féminine… (quand bien même les femmes vampires ne sont pas mal non plus, mais moins nombreuses)

L’écho aussi de l’un des plus grand maux du XXe-XXIe siècle : le jeunisme.

De fait, quand bien même leur reflet ne traverse pas toujours le miroir, les vampires sont absolument ce que la plupart des gens désireraient être idéalement : de jeunes adolescents éternels, que la ridule, puis la ride jamais ne défigurera, sans nul problème de poids, de vergetures, de capitons, de peau flasque, sèche… Il n’est, de ce fait, pas étonnant que le public adolescent, qui n’était pas le premier du roman de Bram Stocker ou Carmilla, se soit approprié ces personnages ensaucés au ketchup hollywoodien. Les vampires renvoient aux adolescent l’image abouti qu’ils souhaiteraient être à jamais et pour l’éternité, sans les soucis habituels de biactol ou d’eau précieuse, sans toutes ces imperfections dont déjà, par avance, ils portent le fardeau car ils vont vieillir.

Le petit sourire en coin qui ferait presque oublier que monsieur se teint les cheveux (oui, je suis bien trop critique...)

Le petit sourire en coin qui ferait presque oublier que monsieur se teint les cheveux (oui, je suis bien trop critique…)

Plus largement, la perfection vampirique interroge. Combien de personnes seraient-elles prêtes à sacrifier une part de leur humanité, un peu de leur précieuse hémoglobine pour conquérir l’immortalité, au grand risque de sombrer dans l’horreur et la malédiction ? Le phénomène des cougars, de l’attrait de femmes vieillissantes pour de beaux éphèbes, pendant des gigolos, est à l’image de cette recherche de jouvence éternelle. Le vampire est en quelque sorte le paroxysme de cette quête de jeunesse éternel, qu’il retrouve, nouveau Faust de l’image superficielle, en franchissant le fleuve du royaume des morts. Une quête qui est aussi, dans la vie réelle, une forme de sacrifice dévorant (d’argent d’abord, parce que les injections de botox ne sont pas gratuites), mais ne condamnons pas trop vite ces beaux bougres à l’enfer : tout ce qui est beau est bon, non ?

De la perfection physique à la perfection morale : les vampires, de vrais-faux méchants ?

Le reflet de leur âme, se presseront de crier de toutes leurs dents certaines groupies (à qui nous ne pouvons donner totalement tort).

Car si le visage des dits vampires s’est transformé, c’est que généralement, dans la profondeur complexe et maudite de son être vampirique, l’on décèle encore la parcelle d’humanité qui purifie la noirceur d’une âme trop sombre de buveur de sang.

Soit, ce sont des vampires, mais ils n’ont pas fait exprès. D’abord parce que souvent, ils n’ont pas choisi cet état de leur plein gré. Un méchant vampire a cruellement abusé de leur situation de pauvre petit humain : exactement le schéma employé dans Vampire Diaries pour le personnage de Damon Salvatore, victime de son amour passionné pour une vampirette qui ne sait se décider entre lui et son frère, Stephan. Alors elle les mord tous deux, ô vilaine femme qu’elle est… Et quand ils l’ont accepté, comme Edward Cullen dans Twilight, ils en ont tellement honte qu’ils ne se nourrissent que de sang animal, c’est dire s’ils ne sont pas charmants, lorsqu’on racle un peu ces cœurs de rockeurs…

Donc ils tuent, ils massacrent, mais tout au fond d’eux-mêmes, il y a cette petite dose homéo-pathétique d’humanité qui est restée et qui ne demande qu’à ressurgir. C’est mignon tout plein, et ça se gobe très bien avec un peu d’hémoglobine par-ci par-là. Pourquoi ? Parce que les vampire grand cru (de rouge) XXIe siècle sont à l’image de ce que nous espérons pour les hommes, et ce que nous avons peur de perdre.

Les horreurs masquées de la société, l’hypocrisie du monde les a désillusionnés et ils ont choisi de se cabrer contre elle en jouant au méchant, ou d’en tirer profit. On retrouvera ainsi parmi la gamme des vampires, ceux qui jouent le rôle de « faux méchants », ceux qui sont doux comme des chamallows à l’intérieur, et assez… mordants de l’extérieur. Le cas de Damon (qui porte bien son nom dans ce duo du gentil et du méchant vampire, qu’il constitue avec Stephan dans Vampire Diaries), par exemple, forme de héros romantique perturbé, de lonesome badboy, capable de tuer de sang froid mais aussi d’aimer d’une passion ardente. Les scénaristes ont trouvé le bon filon : les vampires peuvent se permettre un peu de cynisme, un peu d’horreur, mais il faut qu’ils restent humains, sans quoi le spectateur ne s’attachera pas aux personnages mis en scène devant ses yeux avides, certes de sang, mais aussi de bons sentiments.

On retrouve ici un archétype pas si éloigné d’un personnage tel que le Docteur House dans un autre environnement, plus aseptisé, mais toujours le badboy ténébreux et sarcastique qui rajoute du piquant à des séries politiquement correctes. Ce type de personnages est nécessaire, constituant une sorte de fou du roi, de bouffon qui peut tout se permettre à la manière de ceux des pièces de Shakespeare.

Le vampire dit la vérité, et sait tirer à son compte le profit du monde qui l’entoure. Dans True Blood, Eric Northon est toujours le maître, d’abord shériff puis roi. Cupidité, avidité du pouvoir se mêle ici à l’appétit pour le sang, mais devient aussi une norme individualiste.

Le vampire, individualiste forcené par essence, parasite d’une vie morte, remet le monde en question, et participe à son chaos et son dérèglement. En ce sens, il reflète bien la société humaine dans ce qu’elle a de plus dangereux, et se nourrit de nos craintes à son égard, tout en forçant notre admiration car, puissant, il sait s’en jouer. Il défie la condition humaine en ne lui imposant plus les limites de la mort, et il ne tient plus compte de la bienséance sociale, ne se fixant aucune règle. Le vampire est donc un antisocial et un anarchiste, mais on lui pardonne car au fond, c’est lui la victime.

De sang et de sexe… le beau conte de fée de la nouvelle Eve dans l’enfer de la société moderne

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Vérité fondatrice : les histoires de vampires au XXIe siècle, ce sont toujours des histoires d’amour, qui ne se finissent ni mal ni bien, comme celles des humains. Néanmoins, au triangle amoureux de la comédie sentimentale, le personnage du vampire ajoute une touche irréelle, glamour et charnelle (eh oui, Eros et Thanatos… toujours eux). Par définition, les vampires sont en effet capables de grandes passions, physiques ET sentimentales, comme celle de Carmilla pour la narratrice de la nouvelle, ou celle de Dracula pour Lucy.

Comment se noue le triangle amoureux ? Au centre de l’attention de deux vampires (dans True Blood, Eric Northon et Bill Compton, les frères Salvatore dans Vampire Diaries), ou d’un vampire et d’un loup-garou (dans Twilight), vous avez une femme, normale, humaine, imparfaite et qui n’a pas inventé la poudre. C’est elle, la nouvelle Eve, celle à qui toutes les lectrices, spectatrices, s’identifieront parce que précisément elle est imparfaite et qu’elle les renvoie à leurs propres défauts. Son nom importe peu, Elena, Sookie, et vous constaterez que mon attention au cours de cet article s’est principalement focalisée sur des vampires masculins. C’est qu’ils sont les seuls à véritablement porter une spécificité, une identité : les femmes des séries de vampires ne sont au fond que des cruches que nous, faible deuxième sexe, remplissons avec nos propres caractéristiques. C’est aussi là ce qui fait le succès de ces séries ou films : montrer exactement ce que souhaitent les femmes. Bref : des relations éternelles, d’amour passionné et fougueux avec des hommes qui sont de véritables loups avec les autres mais des agneaux avec elles.

Outre ce ciblage efficace d’un public facilement conquis, l’importance du corps est forcément lié à la condition vampirique. True Blood joue exagérément sur cette explosion. Il y a en effet dans le fait de donner son sang une forme de possession totale de l’être. Un érotisme qui tire parfois presque la série du côté de la pornographie tant certaines scènes sont languissantes.

De fait, le personnage principal de True Blood, Sookie Stockhouse, est une sorte de jolie blonde peroxydée (jeune, mais peroxydée tout de même) avec une voix niaise à souhait (même en anglais) encore vierge et innocente au début de la série (même si elle se rattrape bien par la suite…) Les relations sexuelles de la série sont toujours liées à un don et un partage du sang. Partage qui n’est pas sans conséquence car les vampires sont alors liés aux humains et peuvent ressentir leurs émotions. Sentiments, émotions : il semblerait bien que le principe initial du don physique dans les romans gothiques du XIXe ait à présent des contours bien plus flous. Le bien et le mal tendent en effet à se mélanger, et l’amour, tout comme la passion pour le sang sont deux addictions qui chacune ont leur danger : l’overdose ou la mort.

Dans True blood, le questionnement sur l’addiction est prégnant : il est monnayé, parce qu’il guérit de tous les maux. Vampire Diaries aussi joue sur une forme de dualité morale, et il y est fréquent d’assister à une taillade des veines par les dents afin de sauver in extrémis l’un des personnages qui, sans cela, mourrait sans tarder… Mais ce retour à la vie n’est pas sans conséquence dans la mesure où il crée un lien de dépendance vis à vis des vampires pour l’humain.

Amour physique, hétérosexuel ou non, addiction, pouvoir… le vampire est celui qui permet l’expression de toutes les passions humaines du XXIe siècle sans le voile de la pudeur du réalisme. Au fond, il est cette forme de catharsis essentielle à l’âme humaine, et met en lumière l’une des facette du XXIe siècle : la violence. Ce goût pour le mal, pour une forme de bestialité acceptée voire affichée. Pire, cette bestialité est intrinsèquement inscrite dans une identité génétique : les vampires sont par définition des êtres vils et sanguinaires, ils obéissent à leurs pulsions et à leurs instincts. Un état de fait et de fatalisme qui fait écho au nôtre, à celui que nous nous décidons d’accepter lorsque nous partons du principe de l’ordre établi duquel on ne doute jamais.

Le vampire, c’est cet autre dont nous avons peur, ce reflet narcissique qui pourrait bien nous vider de notre sang humain à trop le regarder. Alors un conseil : vampirisez-vous avec modération et refusez le fatalisme de la perfection !


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