Vends grosse cochonne

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par Rouge

Flickr CC Designrecherche

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Le « fabuleux » destin de Circé, bonne et grosse…

Circé était une une grosse cochonne. Avec un cul extra, bien gras comme il faut. Une chair aguicheuse, bien ferme et avec ce rosé tendre et délicat. Ah, elle valait son pesant, la petite, et un caractère docile avec ça.

Toujours partante, pas rétive pour deux sous. Tous les jours, elle répétait cet avalement goulu, avec un appétit vif et insatiable. Pour sûr, oui, elle avait faim. Elle avait toujours faim, et il ne fallait pas compter sur elle pour faire sa mijaurée. Un sacré bon coup… de fourchette, la Circé. Du genre à ne rien laisser dans son assiette. Ça se voyait bien, qu’elle y prenait un plaisir totalement hors de toute culpabilité, à croquer. A chaque fois, on avait l’impression que ça faisait des siècles qu’elle attendait d’être repue, d’être enfin complètement remplie. Un air satisfait se dessinait sur sa face, un plaisir physique simple dès que Thierry apparaissait et pénétrait dans sa chambrette.

Et puis, elle ne faisait pas la fine bouche. Pas son genre. Tant qu’on lui donnait ce qu’elle voulait, qu’elle pouvait pousser ses petits mugissements de satisfaction, et que sa faim était apaisée, elle avalait. Même les pourritures ou les vieux débris. C’était bien pratique : avec elle, rien ne se jetait. Tout était toujours bon.

On ne pouvait pas lui reprocher non plus d’avoir de l’esprit, ou d’être particulièrement désagréable. Elle passait ses journée à s’embourber dans un ennui profond, demi-ensomeillée, à digérer le plaisir qu’elle avait pris. Le plaisir et dormir étaient, de fait, dans la vie de Circé, les deux priorités qui importaient. Pour le reste, elle laissait les autres mener de vils combats d’idées ou politique. On ne l’y prendrait pas. Elle était née pour satisfaire à des besoins primaires, et elle s’évertuait à suivre humblement, sans se poser la moindre question, la vie qu’on lui avait tracé.

Pourtant, Thierry en avait eu assez. Oh, il était habitué. Ne surtout pas s’attacher et la garder. C’est là que les problèmes commenceraient, les maladies incurables, etc. C’était toujours comme ça. Un jour, il avait pesé, sous-pesé… Le pour et le contre, et il avait pris la décision, grave, mais nécessaire. Il savait bien où elle allait finir, avec toute cette histoire. Tout était prévu dès le début : un juste ordre des choses en quelque sorte. Elle se retrouverait bien profond tout au fond du caniveau, à côté des ordures. Mais après tout, c’était son destin, à la bonne bête, à cette bonne grosse cochonne.

Et on ne pouvait pas dire qu’elle n’avait pas eu la belle vie, chez lui, dans sa petite « chambrette » comme il aimait l’appeler, tout confort, nourrie et logée. Elle s’était bien roulée dans la boue, la Circé, elle avait pris, dans la vie que lui avait offert Thierry, tout le plaisir qu’il y avait à prendre. Satisfaite et rengorgée tous les jours, une vraie vie de palace. On ne pouvait pas dire qu’il la maltraitait, la bonne bête. Il lui avait bien fait croquer la pomme, plutôt deux fois qu’une. Même, de temps à autre il la sortait, il l’emmenait voir le monde, prendre un peu l’air. Pas qu’elle fut spécialement attirée par le monde extérieur, elle aimait bien rester dans sa chambrette, entretenue une fois par semaine, bien proprette.

Mais voilà, pour Thierry, un jour, elle était devenue de trop. La lassitude s’était accumulée et ç’avait explosé comme un coup de poing en pleine face. Il en avait marre d’elle jusqu’à la nausée.

Quand elle était plus jeune, il n’avait pas pu s’en empêché. Il l’avait aimé, la mignonne, parce qu’elle avait ce petit air candide et si innocent, presque grâcieux. Maintenant, y repenser, c’était sentir le goût de vomi dans sa bouche, et cette odeur, son odeur à elle qui le répugnait de plus en plus. Il ne pouvait plus la supporter, cette reconnaissance qu’elle lui témoignait en se dandinant sur ses fesses, en bougeant ses grosses cuisses pleines de gras comme de la gelée. Ce qu’il détestait le plus, en Circé, c’était l’abaissement, cette façon qu’elle avait toujours de devenir un être gémissant, sans limites dans la médiocrité pour recevoir ce qu’elle désirait le plus. Il sentait alors le pouvoir qu’il avait sur elle, exclusif et sans limites. Nourrie, nourrie, elle voulait être nourrie quoi qu’il lui coûte. A Thierry, ça lui donnait des envies de carnassier, de tout déchirer de la lame d’un coûteau. Et passer le fil de la lame, le sentir entrer, transpercer délicatement cette peau qui semblait si fragile, avec ce duvet blond presque enfantin. C’était facile, le contraste du sang ferait un clair-obscur magnifique, et le soulagerait de ce fardeau qu’il traînait avec lui. Il se retenait. Ce n’était pas encore le moment. Et puis, jamais il ne se salirait lui-même les mains, on le ferait très bien pour lui, et il n’y aurait pas toute cette saleté à nettoyer, ce sang à récupérer pour ne pas laisser de trace.

Et puis se l’avouer aussi, se rendre à l’évidence du bon sens : elle arrivait à un âge limite. Elle ne serait plus rentable à présent. Il fallait se séparer à la hache, c’était prévu comme ça depuis le début, il fallait que ce soit ainsi.

Thierry trancha une feuille à son bloc-note. Il rédigea l’annonce. Il s’en débarrasserait jeudi, de la Circé, cette cochonne qui commençait à devenir aussi envahissante que sa belle-mère. Oh, il arriverait bien à la refourguer : elle valait son pesant de sonnantes et trébuchantes, et une bonne lignée. De la cuisse ferme, charnue même, bref, un jarret qui promettait du jambon premier choix.

Il enverrait l’annonce demain :

A destination de l’abattoir de X…

Rémy…

Vends grosse truie, adulte, race, 6 mois, élevage en plein air et en box individuel.

T’embête pas à faire le normand ou à négocier, Rémy, ce sera mon prix et puis c’est tout ! Tu sais que je prends toujours soin de mes bêtes.

A jeudi.

Thierry

Conclusion : Avec les mots, tout est toujours affaire… d’interprétation.


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