Voile et toile : l’être à l’ère d’internet

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par Rouge

Un voile, une toile, et si internet n'était pas si narcissique ?

Un voile, une toile, et si internet n’était pas si narcissique ?

Internet, c’est le monde du voyeurisme et du narcissisme exacerbé, de l’élévation des vices à l’état de vertus (et de buzz)? Un peu, certes. Pas seulement… Et puisque le voile, c’est tendance (et une obsession française), jetons ou levons le voile sur l’être (et le paraître) numérisé sur la toile et les réseaux : un être bien plus complexe qu’un Narcisse vitupérant et exhibitionniste.

L’être aux prises avec le réseau social : se créer

Cache-moi, regarde-moi

Cache-moi, regarde-moi, crée-moi…

C’est bien connu : internet, c’est le monde du grand déballage, de la transparence et du voyeurisme. Montrons-nous, donc : créons-nous !

Observer l’individu, l’être à la lumière de son ébauche numérique, c’est un peu retracer l’histoire de l’autobiographie en littérature, version cette fois 2.0. Il y a d’abord ceux qui veulent se dire en entier, Montaigne et ses Essais (in remembrance « C’est moi-même que je peins » ou encore, à peine renouvelé « je suis moi-même la matière de mon tweet »), ceux qui veulent s’affirmer et se placer sur le devant de la scène (les starlettes qui buzzent par moult provoc’ ou bêtise abrutissantes mais ô combien agréables à l’expression cathartique et communautaire de nos plus vils sentiments), ceux qui se cachent derrière des pseudos invraisemblables, créant leur forme d’autofiction toute personnelle, prévenant par avance qu’ils vont nous mentir.

« Je est mille autres » dirait Proust aujourd’hui : nous sommes tous des comptes ou des profils où l’autre doit se reconnaître pour nous liker et nous aimer; nous sommes tous la « forme entière de l’humaine condition ». Sorte de nécessité d’une théorie de la réception nécessaire pour vivre et se faire une place sur le réseau social. Nous construisons donc des liens qui nous unissent avec les autres : les centres d’intérêt identiques, une histoire commune, une actualité que nous avons en partage, une vision de la vie, des émotions ou un parcours identique. Nous osons dire ce qu’ils pensent tout bas. Co-naître et se reconnaître : le but ultime de l’être numérisé… de préférence sans devenir con, sans trop faire de compromis avec sa personnalité réelle, mais de ça, l’on en est jamais vraiment certain, parce qu’il y a les autres (l’enfer), et qu’on veut plaire…

Internet nous offre la possibilité de nous créer, de créer notre profil virtuel, cet autre nous qui ne l’est pas tout à fait. Nous en mieux, nous romancé, avec ses excès, sa vie parfaite, ses photos de sourires…

L’habit est le moine : autofiction sous contrainte

Les canards se cachent pour vivre

Les canards se cachent pour vivre…

Le processus créatif à l’œuvre sur internet, une révolution merveilleuse ? Pas tout à fait. Vrai, on cherche toujours la lumière au fond du trou de la serrure, et plus le goût d’interdit est fort, plus notre curiosité est attisée. N’empêche, ce monde de transparence nous fait oublier qu’il y a une porte et une serrure : il y a ce que l’on veut montrer, et le cadre du cybermonde, qui n’accepte pas tout de ce que nous sommes, et qui nous contraint à une chose : paraître, nous exposer, et ne plus être tout à fait. Qui se cache donc derrière nos mots, maux de la société du XXIe siècle? Personne. Le personne d’Ulysse, pas tout à fait rien, déjà quelque chose. Un être surprotégé par une bulle superficielle qu’il expose à la face du monde entier, vulnérable au fond de ne pas se montrer dans la vie réelle. Un être de la frontière, comme l’explique avec délicatesse et poésie @ouimenon.

Ne plus être qu’un artifice, qu’un fragment découpé en mille et un selfies démembrés, joliment ouvragé par nous-même, mais pas tout à fait identique pourtant. Le miroir devient l’être déformé, déformant, imagé et virtualisé : nous construisons notre Narcisse, reflet parfait mais qui risque toujours de nous faire plonger, en équilibre instable. Car l’on vous identifie aussi par votre être numérique (un oxymore en réalité : il n’y a que le paraître sur le web, que le bout de tissu que vous acceptez de colorer à votre convenance, rouge si cela vous plaît…)

Mais internet ne nous laisse que peu la possibilité d’être. Les pages Facebook sont riches de vos sourires, de vos plaisirs et de toutes les réussites de votre existence. Où sont les malheurs, où sont ces moments où l’on doute, où l’on est mal… où l’on a perdu l’enthousiasme et où la vie est juste… difficile. C’est si facile de montrer des sourires. Montrer ses failles, ses déchirures et ses blessures, ça ne s’y fait pas. Ultime pudeur peut-être dans un monde où l’on dit toujours qu’elle se perd. Il arrive, certes, que des êtres se plaignent sur ces réseaux. Mais impitoyable, l’on se dit alors, avec un peu de hargne, de colère pour ce dévoilement soudain qui n’est vraiment pas délicat, qu’elle (il) aurait pu garder ça pour elle (ou pour lui) parce que si c’est pour encore devoir porter le fardeau de sa dure existence, merci, on a déjà la nôtre, et l’on ne se permettrait pas de montrer ça sur internet. Oh, l’on sera compatissant si vous rajoutez la dose d’humour et de dérision qui va bien, façon « vie de merde », mais il vous faudra être dans l’excès, si vous ne voulez pas nous devenir désagréable lorsque vous êtes vraiment malheureux. Prenez la pose, donc, mais le malheur, le vrai, évitez.

Parfois, même le bonheur des autres peut être blessant. L’on se dit qu’ils auraient pu le garder pour eux. Et pour montrer si ostentatoirement qu’ils sont heureux ils ne doivent pas l’être autant… C’est que même sur internet, la nuance, l’équilibre (souvent instable) est nécessaire pour se créer un profil bien cadré, qui correspond à la norme. Ne pas coller, c’est s’en écarter, détonner. Risquer d’être idiot. L’on acceptera de vous des photos idiotes de petits chats censés être mignons. L’on vous maudira intérieurement pour vos photos de soirée VIP ou du bonheur est dans le pré version 2014, avec panoplie bébé, mari fidèle etc. (quand bien même on fera preuve d’une parfaite hypocrisie en affichant un commentaire dithyrambique qui cache aussi bien souvent l’envie et la jalousie)

Finalement, l’on s’interroge un peu sur l’histoire qui se construit au jour le jour pour celle que l’on nomme la génération Y et de l’être. Tout cela n’est que l’histoire d’un individu qui se cherche dans une toile impersonnelle. Un être perdu qui ne trouve plus que cet ailleurs pas tout à fait réel, pas tout à fait virtuel non plus (car internet est une société comme les autres, avec ses castes, ses grands noms « influenceurs » etc.) pour se réconcilier avec une vie insatisfaisante sur différents plans… ou crier sa détresse en toute impunité, masqué (et d’ailleurs, les réseaux anonymes sont en fort développement). Trois grandes frustrations recensées : l’amour, le sexe et la politique. Trois grandes désillusions que nous n’arrivons jamais à capter ou à cerner tout à fait. Alors, foule sentimentale qui s’interdit le lyrisme des sentiments, nous errons virtuellement, riches d’être libres et sans attaches, pauvres d’être seuls, de n’avoir rien à perdre, mais rien à gagner… Tant qu’il n’y a pas de risques.

Vers un être en autodestruction instantanée ?

Internet et les réseaux sociaux ont ce côté parfaitement rassurant pour celui ou celle qui se trouve derrière son écran. La liberté de tout dire, de tout écrire, cette possibilité d’exprimer sa rage, sa haine.

Tout montrer. Mais tout montrer, c’est aussi tout cacher. Montrer l’artificiel, le clinquant, ce qui brille en société. Cacher l’obscur, le secret, la noire profondeur. Internet a cela de reposant, un peu comme la tragédie d’Anouilh : il y a une sorte de pacte de lecture, un peu à la manière de celui de Philippe Lejeune, de l' »être-pour-soi du présent ». L’on sait que l’on aura à faire à du toc… même si au fond, l’on espère qu’une partie est réelle, un peu comme dans les contes de fée. On espère toujours que le bien triomphera du mal… On a besoin de ces storytellings, de l’enrobage en histoire parce que ça nous relie un peu à des êtres humains, et non plus à une machine qui plante encodée html et css.

Le droit à la lâcheté. Le droit de rester au superficielle des êtres et de ne pas les considérer tout à fait comme des humains. De fait, on est tenté par l’amuïssement de l’être. A considérer qu’en face de soi on n’a qu’une machine : l’ordinateur relié au wifi, et non une personne. Regardez votre page Facebook, vos flux sur Twitter : est-ce qu’à partir de ces données, l’on peut vraiment vous considérer comme un individu à partir de ces données ? Certes, on pourra déterminer votre âge, vos plaisirs, vos loisirs. Mais vous définissez-vous seulement par ça ?

Dire tout est assurément impossible, et reviendrait à plonger dans l’autre travers qu’est le narcissisme. Néanmoins, sur internet, vous voici libre de parler à tous les inconnus de la planète sans conséquences. De commencer à lier des conversations un peu plus longues, plus amicales, et de les cesser au moindre moment d’ennui, en toute liberté. Et de se détruire un peu parce qu’être sans lien, c’est mourir un peu. C’est n’être plus. Mais cette vie dans l’instantanée ne nous oblige finalement à rien. Elle ne nous laisse que des droits. Aucun devoir. Couper net tout lien, comme on l’a créé. Et oublier instantanément, si terriblement facilement… que derrière chaque écran se cache aussi une personne, une rencontre qu’on ne fera jamais, parce qu’au fond la réalité, ça fait un peu peur, c’est plein de blancs et d’inconnus…